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As-tu vu venir le noir?

Tu dois être quelque part dans le monde, mais j’ignore où tu peux bien être. Seulement, je sais que tu n’es pas ici. Comme les autres tu as dû fuir le malheur, sans jugement. On ne peut pas.  Et pourquoi ? Et comment ? Si on reste c’est peut-être par contraintes. Peut-être par lâcheté. Par peur de l’inconnu. Peut-être par oubli. Que sais-je? On est tous des passants, plus la blessure est profonde plus elle met du temps à se cicatriser. Partir est devenu un atout majeur de santé et de bonheur.

CP : DR

Ô toi, Antoine des Gommiers, dis-nous si tu n’as pas vu venir le noir, dis-nous si le bleu de la nuit est une rumeur. Toi, oeil qui peut voir jusqu’après la mer, dis-nous si tu as vu des étoiles ayant la forme de nos mains. Dis-le nous. Et nous réapprendrons à partager nos cœurs comme un gâteau. Et nous réinventerons les lumières même aux jours des illusions. Des mirages. De rêves et de folies. Dis-nous comment vivent les rêves, et on te dira comment habiter le malheur tout en lisant la peur sous la peau de nos rues troublées. 

Crois-moi, tout a changé, sauf la violence et l’urgence. On vit dans le risque de la fragilité humaine, au bord du désastre écologique comme dans la cathédrale de la douleur. Tout n’est pas si vieux comme on le dit. Même pas les habitudes. Tout à changé, Antoine. On n’a jamais connu le pire, c’était un mensonge. Car, maintenant, le pire devient le quotidien. On vit le pire au quotidien. Le quotidien du pire pour parler net. Et ça ne s’arrête pas là. Tout va et tout vient, seules la peur et les cicatrices demeurent. 

Combien faut-il de mains pour soulever nos malheurs à la hauteur des étoiles? Combien faut-il de voix pour qu’on chante nos blessures à l’unisson? Combien faut-il de générations conscientes pour que le misérabilisme cesse d’être une source de richesse? L’Oncle affirmait que nous sommes un peuple qui chante. C’est-à-dire qu’on est nés pour apprendre à vivre par et dans la chanson. S’engouffrer dans la profondeur des mots en partance, s’engluer dans le réel par manque de récit. Et que seule par la chanson nous  sommes condamnés à réinventer les couleurs de la fraternité et de la camaraderie. 

Antoine, nous sommes les guerriers de la chanson. Parce qu’on  chante peu importe la situation. J’ai oublié le nom de ce soldat français présent ce vendredi 18 novembre à Vertières qui, dans ces témoignages, disait n’entendre que des voix montées jusqu’à eux vers la victoire finale. Des voix plus fortes que les canons. Des voix dans une chanson baptisée la chanson des grenadiers. Chanson de la liberté. Nous continuons à chanter, malgré nos pieds nus. Malgré la folie de nos rues, on n’arrête pas de chanter. Bien sûr c’est ce qu’on fait depuis toujours. Le plus dur c’est qu’on ne chante plus pour construire le récit du réel. C’est triste mais, hélas! À force de chanter, non pas pour les héros morts ni pour ceux qui sont vivants,  a-t-on perdu la voix? Ici, toute voix devient l’écho de la discorde,  de la déconstruction nationale. 

Et si on recommençait à chanter pour peupler le réel comme dans le vœu de l’Oncle, n’aurait-on pas les mains remplies d’étoiles et de promesses à partager ? Et si on recommençait à chanter pour soi, pour nous. Pour les enfants des rues. Les femmes violées. Les prisonniers qui n’ont pas le privilège de rencontrer un juge. Et si on chantait pour cette jeunesse sans curiosité, ne ferait-elle pas un grand pas vers la fabrication du collectif. On aimerait bien chanter pour ceux qui sont loin de chez eux, on aimerait chanter la vie comme on ne le fait plus ici. On aimerait continuer à chanter pour célébrer les rencontres, le départ et l’arrivée. Faire ce qu’on aime et sait faire comme pas deux. 

Ô toi œil qui voit au-delà des montagnes, dis-nous quand serions-nous victorieux de la peur? Quand la peur se volatilisera-t-elle pour laisser libre le bord de mer? Qand pourrions-nous refaire des souhaits sans prudence ?

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