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Yanick Lahens à la lumière de tante Résia

Après ma lecture de La Couleur de l’aube de Yanick Lahens, sachant que j’avais déjà lu son premier roman, Dans la maison du père, j’ai senti qu’il me fallait impérieusement lire les nouvelles de l’auteur, genre par lequel elle a débuté, pour compléter mes impressions. Je viens donc de terminer le premier de ses deux recueils, dont le titre est également celui d’une des six nouvelles qu’il contient: Tante Résia et les dieux. Il y a de multiples angles d’approche possibles pour ce recueil et l’œuvre de l’auteure ; je choisis pour ma part d’éclairer l’œuvre à la lumière du recueil, et plus particulièrement à celle de ce personnage.

Une remarque d’abord: Tante Résia existe. Yanick Lahens ne l’a pas inventée, elle l’a parfaitement décrite, évoquée, j’allais dire « croquée », mais tante Résia n’est pas à la mesure d’une mâchoire de chrétien vivant. Cette affirmation d’authenticité est facile et pourrait sans doute convenir à beaucoup de personnages, mais elle convient surtout à tante Résia.

Commençons par deux extraits :

« Résia Vilmont qui était venue à bout d’un mari, du triple de concubins, avait pour habitude d’agrémenter la vie de famille d’épisodes plus bruyants les uns que les autres. Tantôt elle s’en prenait à une voisine dont elle n’avait pas apprécié un commentaire et la fustigeait de propos cinglants. Tantôt elle revenait d’une administration publique, essoufflée, le regard en feu pour avoir fait passer un mauvais quart d’heure à un employé. Dès qu’elle nouait son foulard sur le côté et qu’elle se ceignait la ceinture plus qu’à l’accoutumée, toute la famille savait qu’elle était sur son pied de guerre. Un après-midi elle s’était rendue dans cet accoutrement chez les Frères de l’Instruction Chrétienne où je terminais mes études primaires. Elle y avait réglé son compte à un professeur trop zélé qui m’avait administré une magistrale fessée. Elle avait tiré du fond de sa gorge, comme pour un grand jet de salive, toutes les injures capables de faire perdre leur latin aux prêtres et professeurs de l’établissement. Même la réputation de dévote de ma mère n’avait pu m’éviter un renvoi définitif de l’établissement.« p.88-89

« Pour elle qui n’avait jamais lu aucun livre, la rotondité de la terre ou l’existence de l’atome n’étaient pas des notions claires. Son univers était sans surprise et ses interrogations ne duraient pas longtemps. Du monde des vivants, elle n’avait gardé jusqu’à ce jour que le goût de l’affrontement et elle n’en était pas sortie indemne. Il lui était resté une odeur de fauve, des cicatrices de combats menés contre tous ceux qui s’étaient avisés de lui faire baisser la tête. Je renonçai très vite, je m’en souviens encore, à pousser plus loin mes réflexions. Tante Résia me parut appartenir à une sorte d’inactualité insondable de l’univers et je ne me sentis pas à même de venir à bout de son mystère. J’étais en proie à un sentiment primaire, intact que l’écriture ou la pensée n’avait pas encore touché. Il me semble, aujourd’hui encore, que tous les mots et tous les livres étaient en retard sur mon affection pour tante Résia. Et quand je retranscris ces événements de ma prime jeunesse, j’ai du mal à saisir le moment précis de mon abdication. Je sais seulement que je ne pus prononcer sur elle qu’un verdict d’acquittement, m’affranchissant de mon adolescence et de cette dose appréciable de préjugés tenaces dont s’accommodent les cœurs qui se veulent purs.« p.100-101

Avec tante Résia et son antithèse, sa soeur Gracieuse Dalmé, jeune mère réfugiée dans l’austérité de la foi, il semble que Yanick Lahens tente de nous livrer l’essence de la femme haïtienne, c’est-à-dire ce qu’elle a de plus remarquable. Angélique, Joyeuse et leur mère, personnages de son roman La couleur de l’aube, semblent d’ailleurs être une recombinaison des caractéristiques féminines portées par Résia et Gracieuse, dans une trinité qui, peut-être, affine cette image de l’Haïtienne. Mais revenons à Résia. Se hissant au-delà de tout jugement moral, elle se caractérise par deux idées : l’énergie et l’adhésion, ou encore un surcroît de vie et une acceptation de celle-ci qui n’a rien en commun avec la résignation. Sa prospérité, son sens des affaires ne sont pas de l’avidité (elle est généreuse), mais la traduction de cette énergie, la forme de création qui convient à sa personnalité. Quant à son adhésion à la vie, c’est son goût pour le plaisir, son refus de questionner les apparences et l’ordre du monde, sa façon familière de traiter avec le monde des esprits.

« D’une poignée de mots vifs et sauvages, s’entrechoquant les uns les autres, elle précisa qu’elle était une lutteuse, que les nègres d’Haïti, elle les connaissait bien, que son commerce avait prospéré, que désormais elle achetait sa marchandise à Miami, à Saint-Domingue et à Panama. Que la contrebande, c’était son affaire et qu’elle se passerait de nos commentaires car ce n’était pas elle qui avait inventé le malheur pour les pauvres et le bonheur pour les riches. » p.84

Source : Page Facebook de l’auteure

Si la théorie de Darwin dit bien que l’évolution sourit aux mieux adaptés, Résia représente le stade ultime de l’évolution. Paradoxalement, c’est peut-être le monde masculin que tante Résia éclaire le mieux. Celui qui le représente est son neveu, Rico, qui a dû se construire au milieu de deux exemples de femmes en apparence radicalement opposés. Il vient chez sa tante suite à une violente dispute avec sa mère au sujet d’un « incident » dont la nature n’apparaît pas clairement dès le départ, mais dont on devine par la suite qu’il est lié à une forme de révolte, sans doute politique :

« – Tu devrais changer de méthode, me dit-elle au bout du troisième jour. A continuer à vivre comme tu le fais, tu vas finir par effrayer la chance et t’installer définitivement dans la déveine.
Après une pause entre deux bouchées de riz, elle avait ajouté:
– Parce que d’après ce que j’ai compris, poursuivit-elle, il n’a pas l’intention de s’en aller. Tu vois de qui je veux parler? Quand on se fait proclamer père de la patrie, civilisateur et rédempteur, rien à faire, c’est qu’on rêve de durer et d’empoisonner l’existence des autres pendant longtemps. » P.100

En d’autres termes, tiens-toi donc tranquille, ne pars pas en croisade contre des moulins à vent. Voilà l’homme selon Yanick Lahens : un être foncièrement insatisfait. Deux types se dégagent principalement, outre ceux, sans intérêt, chez qui la lâcheté a très tôt fait taire l’insatisfaction : les uns, foncièrement violents, qui se consument en désir d’argent, de femmes et de pouvoir, les autres qui, mal à l’aise dans l’imperfection du monde, rêvent de le changer, au risque d’y laisser la vie. La nouvelle « Les Survivants » illustre bien cette double tendance, avec notamment le personnage d’Etienne qui nous rappelle évidemment Fignolé, dans La Couleur de l’aube. Dans les deux cas, on trouve des personnages qui vont au-devant de la mort par difficulté à se faire à la vie. Les femmes sont pour ces derniers un refuge, un point d’ancrage, mais le plus souvent éphémère, d’où le fait que Rico, Etienne ou Lucien goûtent souvent le plaisir et l’oubli dans les bras de prostituées. Leur fragilité plus qu’un quelconque égoïsme fait qu’ils ont peu à donner aux femmes, contrairement à elles, et qu’ils leur infligent des souffrances, comme Janet avec Marie Elise dans la nouvelle La mort en juillet. Avec Résia en revanche la femme est ancrée dans la terre, elle a des racines et est en phase avec la vie. On peut ainsi penser chez Yanick Lahens à des symboles vieux comme le monde (qui n’en sont pas moins propres à évoquer avec une certaine justesse les rapports hommes-femmes) : l’image des marins pour qui les femmes sont des ports où l’on ne reste pas (opposition terre-mer), ou bien celle des oiseaux qui se posent momentanément sur les branches des arbres (opposition terre-ciel). Il arrive heureusement qu’une femme parvienne à sauver un homme. C’est le cas de Résia pour son neveu Rico. La dispute qu’il a eue avec sa mère, il ne se sent pas la force de l’avoir à nouveau avec Résia. Devant elle, il abdique, fait taire les mots souvent trouvés dans les livres et qui forment sa conscience morale et politique, qui orientent sa révolte. Elle l’amarre solidement à la vie en le faisant participer à une cérémonie vaudou en l’honneur des membres de la famille morts depuis moins de 50 ans. La religiosité de Résia n’a rien d’une aliénation, d’un refus de la vie, elle est au contraire une façon de s’accorder à ses pulsations et de mettre un peu d’ordre dans son monde, les vivants et les morts à leur place. La musique et la danse éloignent et affaiblissent les questions qui mènent trop facilement au désespoir:

« Pour moi qui, à l’aube de ces jeunes années étais déjà sans liturgie aucune, dressé dans une intolérable et magnifique solitude, la musique chassa la troublante et vertigineuse actualité du monde. Elle entra en moi sans crier gare, avec l’impudence du bonheur, me renouant avec les énergies les plus instinctives. Je dansai dans les plis de la nuit jusqu’à ce que le ciel s’alourdît dans mes reins, jusqu’à ce que les premières lueurs du jour se confondissent à la lueur de mon corps.
[…]
Le lendemain, je me réveillai au milieu de la matinée. La poussière dansait dans les faisceaux lumineux qui traversaient les persiennes. Curieusement, la fête ne m’avait pas laissé un goût amer comme au lendemain de toutes les fêtes, quand les choses ont eu lieu et n’adviendront plus. La musique se mêla encore longtemps en moi au souffle des dieux et c’était comme si cette terre n’avait pas encore été complètement livrée à la volonté des hommes. Fourbu et tranquille, je m’étirai longuement et m’endormis jusqu’à midi. »p.106-107

« Inactualité » de la vie contre « actualité » de ses apparences, voilà à quoi se raccrocher. Résia devient une figure féminine éternelle, déesse-mère féconde d’une vie qui prend d’autres formes que l’enfantement. On remarquera également que le vaudou, dont Duvalier a voulu faire un instrument et un signe de son pouvoir, fait signe ici au jeune homme que le monde échappe à la « volonté », à la vanité des hommes.

Là une référence s’impose au premier roman de l’auteure, Dans la maison du père, où la danse, particulièrement celle qui lui vient du vaudou, permet à Alice de savoir qui elle est, de se rattacher à une identité malgré les conventions puis l’exil, une identité liée au corps. Revenue dans la maison d’enfance, la maison du père, c’est encore l’évocation de la musique qui recrée le lien avec la terre :

« Les premiers roulements de tambour montent du ventre de la terre. Me voilà seule au milieu d’ombres et d’odeurs. En face de moi, il y a un acacia solidement planté que la lune fouille amoureusement. A mes pieds, quelques lueurs jaunâtres sous les toits de tôle, serrés les uns contre les autres. Et plus loin le jardin où, couchée sur l’herbe dans ma robe bleue, j’ai commencé à exister. »

Pas de neveu à sauver ici, mais un oncle qui ne parvient pas à vivre dans ce pays. Si salut il y a, il ne pourra se faire que par le déracinement, et par une autre femme:

« Oncle Héraclès a épousé une jeune femme fragile qui abrite dans ses mains sa vie brisée. Il vit aujourd’hui en Finlande dans un pays de neige, loin des pauvres, loin des nègres et de tout leur lot de problèmes. Les nègres, il en parle en consultant les livres. Pour les pauvres, il donne l’argent à l’appel de l’UNICEF ou de Save the Children. Il a voulu oublier Haïti, ce pays où, m’a-t-il écrit un jour, il n’y a pas de place pour les gens qui veulent simplement vivre. On est toujours face à des ombres. »

Certes, la situation d’Alice et oncle Héraclès ressemble peu à celle de Rico et Résia, mais on retrouve une femme qui s’accorde finalement à son monde, et un homme qui n’y trouve pas sa place. Et je ne résiste pas à la tentation de citer ce que Man Bo, dont le nom est en soi un hommage à la culture « fondal-natale », dit à Alice lorsque celle-ci quitte le pays:

« Et je te préviens, les hommes, tous, c’est comme le chien-pays au fond de la cour, ça lève la jambe, ça pisse sur n’importe quel arbre ou n’importe quel pan de mur et ça s’en va. Grâce à Dieu tu n’es ni un arbre ni un pan de mur! Allez, maintenant, j’ai fini. »

Pour revenir au recueil de nouvelles, et pas seulement à tante Résia, je constate que tous les thèmes traités dans La Couleur de l’aube y figurent déjà : les différences hommes-femmes et les difficultés qu’elles engendrent dans leurs relations, les dangers de l’engagement politique, tant physiques que psychologiques, la violence et la peur, la pression de la ville… D’où vient alors que ce qui pour moi fonctionne très bien dans les nouvelles, a par endroits moins bien fonctionné dans le roman, nonobstant l’impression globale très positive qu’il m’a laissée? Je formule une hypothèse : Yanick Lahens est une auteure de l’intériorité. D’accord, une telle définition tend à l’enfermer dans un rôle, un type d’écriture, et il n’y a rien de plus illégitime. Je constate seulement qu’elle privilégie souvent la première personne («Les Survivants », « La Chambre bleue », « Tante Résia et les dieux », « La ville »), et que même quand ce n’est pas le cas, c’est le point de vue des personnages qui domine (« La mort en juillet », « Jour fêlé »). Par touches successives, à voix successives, elle dévoile les traits marquants de la vie haïtienne. Dans La Couleur de l’aube ce sont bien deux voix qui alternent, deux « je », mais dans certains passages, ceux que j’ai évoqués ailleurs, la volonté de donner au lecteur une image plus précise, peut-être plus objective de la ville, de la vie en ville, fait que la voix perd sa particularité, se dilue dans une instance supérieure qui, prisonnière du parti pris de la première personne, doit faire vite et ne peut éviter totalement le cliché, la formule toute faite, d’où cette impression de survol. Le ferait-elle qu’elle tomberait dans une autre incohérence, celle qu’on rencontre chez Kourouma dans Allah n’est pas obligé, à savoir que la voix du petit Birahima, au départ bien marquée par la naïveté et les caractéristiques langagières, n’est plus du tout la même dès lors qu’il donne au lecteur les clés de compréhension du drame historique au sein duquel il est plongé, c’est-à-dire un cours de géopolitique africaine dont un enfant dans sa situation est bien incapable. Dans la nouvelle « La ville », je ne suis pas sûr qu’un lecteur ne connaissant pas Port-au-Prince puisse se la figurer, mais ce n’est pas tant l’image objective de la ville qui compte ici, que la tentative du personnage de la sentir, se la réapproprier, y retrouver une place, et le lecteur peut ressentir ses émotions. Yanick Lahens accepte ici de laisser une part de mystère, notamment par les apparitions de cette robe rouge que le personnage n’ose suivre jusqu’au bout et qu’il retrouve pourtant jusqu’à la fin, jusqu’à la question finale. Le mystère est encore là, il est même au centre de la nouvelle « La chambre bleue » où l’intériorité du personnage, une petite fille, s’accorde avec l’aspect fermé de la maison, le caractère secret de certaines pièces, le salon puis la chambre. Là encore l’auteure ne craint pas de laisser un peu notre curiosité en suspens. Il y aurait d’ailleurs à dire sur la manière dont elle traite l’espace, les lieux, la ville elle-même, malgré sa tendance à s’étendre, à cause peut-être de son encaissement entre des montagnes, semble grossir sur elle-même et devenir de plus en plus un espace fermé, oppressant s’il en est, dont le personnage de « Jour fêlé » se protège illusoirement par un autre enfermement, dans sa voiture climatisée, la musique l’isolant aussi des bruits de la rue.

La lecture des nouvelles m’a permis également de voir l’importance que Yanick Lahens accorde à l’aube, qui m’apparaît souvent comme la signature ou le renouvellement d’un pacte avec la vie. C’est le cas pour Angélique, pour Rico, mais aussi pour Marie Elise qui se réveille d’une sorte de longue nuit de rêve puis de cauchemar. Quant à Brice, ses retrouvailles avec la ville le mènent également jusqu’à une aube énigmatique, signe de son échec à la reconquérir ou bien révélation que l’essence de la cité, justement, est mystère.

Tichapo

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