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Si demain

Pour commencer, comme il le faut à toute chose selon ton monde à toi, je ne sais pas trop le mot qu’il faut. Je n’ai jamais su mettre à leur place les mots, les choses, les sentiments. Je te viens cette fois en douleur debout. Espèce de chose qui souffre à bout de souffle. Depuis toi je suis devenu le chemin qui mènent aux arbres mortes. A mon coeur, grand chantier du vide. Depuis toi, toi mon grand chant sirène d’horizon, mon papillon à défier arc-en-ciel, je suis devenu une sorte de gribouillage à la danse des libellules.

CP : Wilbert FORTUNÉ

Ça fait exactement 2259 lettres que je t’écris depuis. J’ai commencé à compter le jour où j’ai remarqué que t’écrire ou tout simplement écrire était l’unique chemin que pouvait emprunter mon cœur pour respirer. Pour soigner ses mauvais battements au rythme de l’absence. Quand est-ce que j’ai compris qu’il n’y avait que le papier pour me ramener à toi ou à ce qu’il me restait de toi? Quand est-ce que j’ai compris qu’écrire des lettres en ton nom était une musique de solitude à mieux supporter le silence? Je n’écrivais pas pour moi, ni peut-être pas pour toi, mais pour ces jours qui s’invitent en complice des soleils endeuillés à nous sacrifier les yeux de tristesses.

Il y eut ce jour. Jour simple comme peut l’être les jours où le soleil vient et laisse à chaque rue leur rayon de lumière à distribuer. Ce jour où par hasard ou par habitude des pas solitaires la rue t’a amené à moi. Toi, grand soleil disponible de la ville sans toit. Moi, petit homme minuscule parmi la foule qui ne respirait que le béton quotidien pour s’inventer une vie. J’étais marchand de poèmes sur la Grand-Rue. Je récitais à bout de souffle à qui voulait l’entendre des poèmes d’Eluard, de Verlaine, de Valery, d’Appolinaire, d’Anna Akhmatova, de Roussan Camille, de Phelps ou que j’avais écrit, ça dépendait. Ce n’était peut-être pas un métier, ou du moins un métier à devenir riche. Mais je prenais plaisir à dire. Plaisir à compter les centimes, les gourdes qui me servaient de Mea Culpa la nuit après chaque journée. J’aimais voir l’effet de ma voix dans le regard de ces dames du très-haut-de-la-ville en tailleurs ou robes Fabriqué-en-France. J’aimais les voir écouter ma voix de chute de pierre et d’orage d’occasion dans leurs yeux d’amandes. Je leur récitais des vers et si elles aimaient, elles laissaient tomber des centimes, des gourdes ou des fleurs dans ma cuvette. Je n’étais pas riche de la richesse de ton monde à toi, ou peut-être d’aucun monde. Je n’avais aussi aucune intention de l’être. J’étais juste un homme, minuscule parmi la foule, qui vendait des poèmes à qui voulait l’entendre tous les jours où le soleil descendait dans la grand-rue. Mais il y eut toi. Il y eut ce jour impossible à effacer, à nommer si ce n’est que pour être chanson à ta chute de reins, à tes mains refaisant la route des étoiles qui meurent loin des dieux, loin des hommes.

Il y eut ce jour, il y eut toi. Toi, grand silence de fleur qui attend qu’on la cueille, qu’on l’embrasse et qu’on la laisse à la liberté du vent. Du pollen prochain. Il y eut ce jour. Il y eut toi. Il y eut ce poème que je t’ai récité et à la place des centimes, des gourdes, des fleurs qu’on me laissait avec nonchalance ou admiration, il y eut ta main. Il y eut toi. Ta main gantée de dentelle et de soie blanche de chine, ta main invitation de tonerre à la place des fleurs. Ta main mon refrain d’égarement. Le chemin que mon coeur, à mon insu, a emprunté pour ramener ma vie à cette phrase : vivre d’absence est mourir de suicide involontaire. 

Je sais que jamais tu ne liras cette lettre. Depuis, tu es partie loin de ces terres où les gens comme moi prennent racines sans demander, sans vraiment le vouloir, juste parce que toute ville a besoin de ses blessures pour exister. Pour être faille béante aux yeux du monde. Il  y eut ce poème d’Eluard que je t’ai récité, les yeux fermés, le coeur incapable de tenir la route des sens, les mains moites et un tremblement de tout mon corps qui donnait à ma voix la sensibilité et le ton de celui qui part à l’amour :

‘’Il fallait qu’un visage

   Reponde à tous les noms du monde.’’

Tu étais ce visage. Tu avais ces yeux qui pouvaient s’en passer des paroles pour raconter la légèreté du bruit que fait le coeur qui tombe amoureux, la bouche qui tremble d’embrasser une fleur. Tu avais ce visage qui répondait à mes doutes. A mes folies de jeune étudiant, trimballant sa folie d’intellectuelle partout dans sa poche et ses envies de changement. Tu avais ce visage qui parlait à la paix perdue du revolutionnaire qui vivait en moi. Tu n’avais nul besoin de parler pour que toute autre chose à part ce qui sortait de ta bouche, ne soit fausse promesse et mensonge de belle façade. Tu étais ce visage qui réponde à l’amour du monde, au dérèglement de mon coeur. Toi, mon grand chant de céramiques à refaire un homme d’ordures de plages.

Il y eut cette nuit. Il y eut toi. Toi, conquise par ma voix ou celle d’Eluard, peu importe. Toi, m’invitant à boire, à se perdre dans la nuit qui vient, à pécher contre le monde. Il y eut toi, un bar, une musique, la voix d’Elton John,  à nous aimer d’amour, à nous tuer de baiser. Toi, inconnue, te nommant Caïmitte. Depuis, je te suis. Je sais que tu es partie. Loin des bruits de la ville, du capharnaüm du pays à être pays nouvellement democratique. Depuis, je te suis. Tu es loin, partie, reconquérir d’autres villes. D’autres nuits. D’autres petits marchands, bric-à-brac de paroles. Les journaux parlent de toi, tu es toi, flamme à effacer les hommes. Tu es la femme d’un homme. Homme riche de la richesse comme le voit ton monde. Homme populaire par son nom et le rang de son uniforme. Et toi, tu es le vent qui passe de partout. Le vent qui refait les villes de tes robes de lumières. Depuis, moi, je suis toujours poète, peut-être que je ne le suis que pour toi. Ou pour nous deux. Ou comme je te l’ai dit avant  pour continuer à respirer, à ne t’aimer qu’en un jour. Qu’en une nuit. Qu’en une fois. Je suis toujours dans la rue, je marche à côté du peuple rature qui veut s’inventer. Je ne vends plus de poème dans la rue, je les mets sur les murs aux hasards de mes errances, dans des cahiers, parfois, dans ces lettres que je t’invente, surtout. Je ne les vends plus parce que personne de nos jours ne s’intéresse à ça, ce n’est plus un petit métier à vivre, à rire ou à boire. Parce qu’aussi personne aux manières de flammes et aux visages de toutes les réponses du monde ne vient m’entendre. Parce que, depuis, je ne faisais que chercher ton rire, ton beau visage de joie chez toutes femmes aux robes de soleils et de couleurs. Parce que surtout je n’ai plus la force de dire ces poèmes avec cette pierre qui roule dans ma voix qui faisait de l’effet aux gens, à leurs poches et à leurs cœurs.

Tu ne liras jamais cette lettre, toi, mon grand chant d’égarement. Mon refrain à dérégler la pluie. Je t’écris comme tentative à conjurer l’absence, ton absence. Et pour garder intact le souvenir de ton rire sur ma chemise. Si je ne suis qu’un homme raté, passé à côté de lui-même, à n’aimer qu’en silence et grognement, c’est parce que j’ai tout donné une fois, une nuit, à une femme au visage de toutes les réponses du monde. Je t’écris pour au moins ne jamais manqué de rendez-vous avec mon coeur, aimer comme on aime le poison qui nous tue. Lentement.  A toi, toi, inconnue Caïmitte, d’un jour, d’une nuit, d’un bar, d’une musique, de baiser volé à la lune et du coeur qui souffre à toujours. Toi, mon éponge vocabulaire à sécher la parole bavarde des gestes timides.

Si demain est demain à la limite des souffrances qui gardent les yeux ouverts, je recommencerai à t’écrire. Et cette fois j’inviterai la pluie à la danse pour me refaire, ne serait-ce qu’en noir et blanc, ton beau visage qui réponde à tous les noms du monde.

Février Gertrude-Hugh

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