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L’ombre si douce de l’Amandier : Les arbres nos souvenirs

«La musique de la forêt boit peu à peu la voix, la fugue s’exalte à la pointe des cimes et de temps à autre de nouveaux groupes d’arbres se mettent à moduler des sons spiralés qui s’enflent, s’éteignent puis renaissent pour mourir dans la rumeur humaine des géants enracinés. C’est la vaste lamentation scandée des grands bois…»
Jacques S. Alexis, Les arbres musiciens, (1957), Éd. Fardin, 2014, P. 397

L’ombre si douce de l’Amandier : Chroniques d’une enfance à Saint Louis du Nord est le dernier livre de Marc Exavier paru à c3 Éditions. Connu pour son exigence et la qualité de son écriture teintée souvent d’érotisme et d’érudition, Marc a déjà publié plusieurs recueils de poèmes : Les sept couleurs du sang (1983), Le cœur inachevé (1991), Soleil caillou blessé (1994). Néanmoins, L’ombre si douce de l’Amandier n’est pas son premier coup d’essai dans le récit ; d’ailleurs le troisième récit «Portrait d’enfant avec Ténia» a été déjà publié dans son premier recueil de nouvelles «Numéro effacé» (2001).

Texte à penchant autobiographique, L’ombre si douce de l’Amandier descend dans les profondeurs de l’enfance de l’auteur où ses souvenirs et ceux d’autres personnages sont exposés dans un souci de vérité : « Tout ce qui est dit dans ce récit c’est de la pure vérité[1]». C’est là son pacte autobiographique, signé au cours du deuxième récit de l’ouvrage «Mon grand-père était marin». L’écriture est parsemée de phrases longues qui nous rappellent les exploits de Proust et de multiples séquences descriptifs qui nous font penser, à l’instar de Jacques Stéphen Alexis, à la beauté du paysage.

Écrit dans un style simple, ce dernier livre de Marc livre une facilité de lecture. Cependant, quelques images nous dévoilent la dimension poétique de l’œuvre. Dans Mon grand-père était marin, je retiens cette phrase «C’est qu’elle avait d’immenses yeux noirs qui lui mangeaient presque tout le visage…»[2]. Et plus loin dans Portrait d’enfant avec Ténia, nous pouvons lire «nous avons extirpé de son ventre meurtri le long Ténia qui suçait son enfance»[3].

Cela confirme le fait que la littérature sert parfois à mettre des mots sur la réalité qui nous entoure, à conceptualiser les images gores de la vie et à embrasser à bras le corps le réel aussi inavouable puisse-t-il être. C’est pourquoi en lisant le texte, on voit que l’auteur met à nu ses souvenirs mêmes les plus gênants ou les plus anodins ; comme le fait de se faire haranguer par sa propre sœur devant d’autres filles pour avoir pissé dans son lit, ou le fait de tomber à la renverse sur la fille dont il était amoureux après avoir été bousculé par ses amis…Mais dans le dévoilement de ces souvenirs d’enfance, il y a aussi l’amertume de la vie qui s’exprime dans les petites déceptions quotidiennes et également dans les grandes tragédies Nord-louisiennes comme : la mort d’un jeune universitaire écrasé par une voiture, la noyade d’un enfant venant de Port-au-Prince en compagnie d’une voisine ou même celle d’une jeune fille la veille de la Saint-Louis.

En dehors de ces éléments déjà mentionnés, il faut signaler que ce livre aborde une thématique tout à fait intéressante mais aussi répétitive dans la mesure où certains thèmes sont abordés par d’autres écrivains soit de la littérature haïtienne soit des littératures étrangères : la notion de l’arbre. Rien qu’en y pensant, on peut citer : L’Homme qui plantait des arbres de Jean Giono, l’Arbre de mon père d’Emilie Saitas, Mon bel Oranger de José Mauro de Vasconcelos, Les arbres musiciens de Jacques Stéphen Alexis, La vie secrète des arbres de Peter Wohlleben, L’Arbre-monde de Richard Powers, et De l’arbre au labyrinthe de Umberto Eco… Néanmoins, ce qui nous intéresse dans cet article ce n’est pas la dimension communicative des arbres comme le montrent Powers et Wohlleben, mais c’est la question du déracinement. Elle est très présente dans Les Arbres musiciens d’Alexis, et aussi dans Mon bel Oranger de Vasconcelos. Dans l’excipit du texte d’Alexis, il y a l’idée de la mort et du renouvellement des arbres qui est mentionnée suite au processus de déboisement lancé lors de l’affaire SHADA : «Les arbres musiciens s’écroulent de temps en temps mais la voix de la forêt est toujours aussi puissante. La vie commence»[4]. Le verbe s’écrouler montre que les arbres sont en voie de disparition en faisant face à la marée humaine ; mais en dépit de cette destruction massive, leur voix reste toujours puissante dans la mesure où il y a de l’espoir. Cependant, cette possibilité de renaissance et de renouvellement est disparue dans le roman de Vasconcelos lorsque le petit Zézé, le narrateur, constate avec impuissance la disparition de son arbre adoré : «On l’a déjà coupé, papa, il y a plus d’une semaine qu’on a coupé mon petit pied d’oranges douces»[5]. L’espoir cède la place à la déception. Le narrateur est dépité face au déracinement de son petit pied d’orange douce en dépit des efforts de son père pour le rassurer qu’à l’avenir il pourrait avoir tous les arbres qu’il veut. C’est cette même désillusion qui est exprimée dans le premier récit de Marc, lorsque le narrateur retourne dans sa ville natale et constate avec stupéfaction l’absence de l’Amandier: «On me raconta que l’un des héritiers de Boss Titi avait fait couper et déchouquer l’arbre géant et tutélaire, pour des raisons mystiques»[6].

Alors, quelle est l’importance de l’arbre dans L’ombre si douce de l’Amandier ? Quel rapport entretient-il (l’arbre) avec le vécu des humains ? Quel peut être le symbolisme du déracinement de nos arbres ?

Il y a tout un imaginaire collectif qui entoure la question de l’arbre dans la culture haïtienne. Les grands arbres sont souvent perçus comme étant la demeure d’esprits et par conséquent, sont divinisés. On ne coupe pas un arbre logeant des simbis sans attirer la foudre de ses locataires, dit-on tous les jours. Cependant, cette conception n’empêche pas que bon nombres de personnes s’adonnent au déboisement. Hormis cette perception de l’arbre que nous retrouvons également chez Alexis, il y a une autre conception dégagée dans le premier récit de Marc selon laquelle l’Arbre est un point de repère et un espace de rencontre : «Pour nous autres gens du quartier de Vertus, cet Amandier-pays était une référence, un point de repère, un espace de rencontres»[7].

L’Amandier, un point de repère.

L’arbre est un point de repère au sens qu’il nous aide à retrouver notre maison, comme ça été le cas dans le premier récit : le narrateur a perdu son chemin parce qu’il ne voyait pas la cime de l’Amandier, cet arbre qui lui permet toujours de s’orienter avec aisance vers sa demeure. Dans ces milieux ruraux les gens utilisent beaucoup les indices visuels comme adresse ou comme points de référence : les ponts, les grandes maisons, les marchés et surtout les arbres. Tout ce qui, à leur avis, censé renforcer la pertinence de leurs discours. Les adresses conventionnelles comme les noms des rues, les numéros des maisons sont généralement obsolètes. Il est plus courant de dire «J’habite tout près du figuier, du pont, dans la grande maison peinturée en crème qui se trouve à proximité du marché» plutôt de donner tout bonnement le nom de la rue ou du numéro de la maison.

Mais l’arbre est aussi un point de repère dans la mesure où il nous projette dans le temps. Il est un historien qui nous raconte les blessures de l’Histoire de par les cicatrices de ses branches et les estampilles de l’avidité humaine sur son tronc. Dans son livre intitulé «S’émerveiller», Belinda Cannone approfondit cette idée en disant : «Je dis souvent des arbres qu’ils sont des torches de temps pur. Leur taille est liée à leur âge, et au-delà de leur beauté plastique, le fait qu’ils incarnent (…) le temps fait à mes yeux leur prix et leur sacralité – nul ne devrait pouvoir les couper à sa guise, car nul ne peut être propriétaire du temps»[8]. Les arbres ont effectivement une dimension temporelle très proche de l’humain comme le suggère Cannonne ; d’ailleurs on ne cesse de parler de l’arbre généalogique quand on veut voyager dans le temps d’une famille, d’une tribu ou même d’un pays.

L’Amandier, un espace de rencontres

L’arbre comme espace de rencontres dans le milieu culturel et paysan haïtien est un lieu d’apprentissage et de divertissement où des générations différentes s’entrecroisent pour immortaliser les souvenirs de leurs gloires et déboires. Ainsi dans L’ombre si douce de l’Amandier, nous retrouvons ce climat lorsque Poidevien et ses amis s’adonnent à cœur joie à des histoires drôles et instructives en même temps. Comment peut- on oublier celle de Roi-Shington, le dernier roi existant selon les dires de Poidevien. C’est aussi sous l’ombre de l’Amandier que les histoires de vie se racontent pour jalonner l’avenir de ces jeunes badauds dont faisait partie le narrateur.

L’arbre, son rapport avec le vécu de l’humain

Depuis les temps les plus anciens, l’homme entretient un rapport tout à fait particulier à l’univers sylvestre. Ce rapport décèle la domination de l’homme sur les arbres, mais fait passer également en contrebande la dimension protectrice des arbres sur le vécu de l’humain. Au paléolithique, les hommes s’adonnaient à la chasse pour se nourrir, mais quand ils se faisaient eux-mêmes chassé par des animaux sauvages, ils avaient recouru aux arbres du haut desquels ils se refugiaient. Et aujourd’hui ce lien qui existe entre les humains et les arbres prend une toute autre dimension.

Dans un premier temps, les hommes profitent de l’ombre des arbres pour se réfugier non seulement de la chaleur du soleil, mais aussi des soucis de la vie. C’est un espace antagonique qui symbolise à la fois la réclusion et l’évasion. Les hommes se dirigent vers les arbres pour se retirer du monde extérieur, ils s’y enferment pour échapper à la cruauté de leur quotidien. On aurait dit que l’ombre des arbres se transforme en voile géante qui enveloppe tous ceux s’y séjournant. Mais c’est également un espace d’évasion dans la mesure où les hommes s’y vont pour rêver et voyager vers des contrées imaginaires, soit un bouquin à la main, soit une pipe qui fume leurs poumons…! Et dans cet univers idéal construit dans la nécessité de fuguer le temps et de transposer sa quotidienneté, l’humain s’accroche aux ailles des anges et visitent parfois des cités interdites.

Dans un second moment, les hommes s’accaparent de ce même univers protecteur, le met en mille morceaux, l’exploite allègrement pour assouvir leurs besoins. Au Néolithique, les hommes coupaient les arbres pour construire des habitats, mais aujourd’hui ils les coupent pour des raisons multiples. Et justement la pluralité de ce mobile plonge les humains dans une quête dévastatrice où les arbres deviennent des ennemis à abattre, des clous qui pincent leurs demeures… Et voilà, c’est le déracinement qui frappe à la porte de leur avidité!

L’écrivain Marc EXAVIER

Le déracinement de nos arbres, l’étiolement de nos valeurs

Le déracinement des arbres est la désintégration de nos souvenirs; il symbolise l’écroulement de nos valeurs ethniques. Se débarrasser des arbres, dans la culture du vaudou, c’est tourner le dos aux esprits qui s’y habitaient autrefois. Cette conception de l’arbre prend la forme de l’attachement chez d’autres catégories de personnes. Ce qui donne une dimension sacrée à l’arbre sans verser dans le mysticisme ou la magie. On ne peut pas couper tel arbre parce qu’on y est trop attaché. C’est ce qui arrive dans le récit de Marc, le narrateur ne pouvait pas imaginer qu’un jour quelqu’un finirait par couper cet arbre tant apprécié. C’est ce changement funeste qui est constaté par le narrateur en faisant usage des mots de Nicolas Peyrac dans la chanson intitulée : «Il y’avait (Les arbres déracinés)» parue dans l’album Jumbo en 1976 :

«Il y’avait des arbres

Mais les arbres sont déracinés.

Pourquoi les vagues

De l’océan ont-elles changé ?»

 Et face à ce changement, le narrateur se questionne sur le reste de sa vie, puisque la beauté de son patelin ainsi que les souvenirs de son enfance sont voués à une disparation progressive et rapide : «N’est- ce pas déjà mourir quand les vestiges de son enfance sont effacés ?»[9]. L’on comprend très bien ici que le narrateur ne parle pas de mort physique, mais plutôt qu’il parle d’une mort symbolique. Cette dernière peut se référer à l’étiolement de nos valeurs en tant que peuple, à la déchéance de nos acquis collectifs et culturels, mais aussi et surtout au processus de deshumanisation et de robotisation auquel est voué l’haïtien dans sa quête dévastatrice de l’étrangeté. Par conséquent, le déracinement des arbres peut être considéré comme une sorte de sublimation chez l’homme de son envie de couper le pont avec ses origines et tout ce qui va avec.

Alors moi aussi, à l’instar de Marc Exavier, «la chanson tourne dans ma tête ; une larme coule dans mon cœur». Avons-nous tort de demander si ce n’est pas déjà mourir quand les vestiges de son enfance sont effacés ? Avons-nous vraiment tort d’y croire quand le film qui profile sous nos yeux reflète nos démarches assassines. Oui, la chanson tourne en boucle dans ma tête.

«Nos mains criminelles

Ingrates

Enfantent des déserts

Nous avons assassiné la faune

Planté nos machines

Dans le silence de la terre

Nos arbres ne chantent plus

Nos arbres sont morts

Emportent nos souvenirs

Dans le charbon ardent de l’avidité».

Jethro Antoine, normalien supérieur


1. Marc EXAVIER, L’ombre si douce de l’Amandier, c3 Éditions, 2021, P. 37

2. Idem, P. 30

3. Idem, P. 51

4. Jacques S. ALEXIS, Les arbres musiciens, Éd. Fardin, 2014, P. 402

5.  José M. de VASCONCELOS, Mon bel oranger, (1969), Ed. Brodard et Taupin, 1997, P. 247

6.  Marc EXAVIER, L’ombre si douce de l’Amandier, c3 Éditions, 2021, P. 25

7. Idem, P. 17

8. Belinda CANNONE, S’émerveiller, Éd. Stock, 2017

9.  Marc EXAVIER, L’ombre si douce de l’Amandier, c3 Éditions, 2021, P. 26

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