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« Créer dangereusement, pour ceux qui lisent dangereusement. Voilà ce qu’a toujours signifié pour moi être écrivain. » : Edwidge Danticat

Edwidge Danticat est née à Port-au-Prince le 19 janvier 1969 sous la dictature de papa Doc (François Duvalier). Elle émigre aux Etats-Unis à l’age de 12 ans afin de rejoindre ses parents. Elle est diplômée en lettres françaises au Barnard College et obtient une maitrise en Beaux-arts à l’université Brown de Rhode Island. Le fait de s’installer et d’évoluer dans un environnement presqu’exclusivement anglophone va influencer toute son œuvre qu’elle publiera seulement en anglais. Parmi ces textes ayant recueillis plus de succès : Breath, eyes, memory, 1994 (Edition française : le cri de l’oiseau rouge), The farming of bones, 1998 (Edition française : la récolte douce des larmes) et son premier essai Create dangerously : the immigrant artist at work, 2010, paru en français en 2013 traduit littéralement de l’édition originale Créer dangereusement, l’artiste immigrant à l’œuvre chez les éditions Grasset.

Le 10 décembre 1957, dans un discours à Stockholm, Albert Camus s’interroge sur « l’engagement de l’artiste » et la possibilité de la liberté de la création dans un contexte oppressif. Il dit :

« tout artiste aujourd’hui est embarqué dans la galère de son temps (…) créer aujourd’hui c’est créer dangereusement ».

Cette déclaration coiffe l’essai tumultueux et rebondissant d’Edwidge Danticat, qui est une large fresque culturelle et politique de la société haïtienne. Le texte expose, suivant une trajectoire chronologique aléatoire, un bon nombre d’évènements survenus dans le pays et à l’étranger pendant et après la dictature des Duvalier, à travers lesquels l’auteure fait une transcription de la conception de Camus (sur l’artiste et la création Artistique) dans son essai, en considérant l’artiste immigré.e déraciné.e de sa terre natale, qui se trouve tenaillé.e entre les cisailles de deux mondes et deux cultures différentes. Partiellement autobiographique, cet essai entretient également un rapport constant avec l’histoire : la guerre de l’indépendance haïtienne, l’occupation américaine d’Haïti de 1915 à 1934, la période sombre de la dictature des Duvalier, l’exécution brutale de Marcel Numa et Louis Drouin par Papa Doc, le coup d’état militaire de 1991 (incluant le lynchage de Alerte Belance par des militaires) , l’assassinat de Jean Léopold Dominique en l’an 2000, l’attaque terroriste sur les tours jumelles à New York , le coup d’état de 2004, l’ouragan Katrina et la tempête tropicale Jeanne et le tremblement de terre de 2010.

Réparti en douze chapitres , le survol historique dans lequel Danticat nous entraine invite d’une part, à un devoir de mémoire et sert, d’autre part, comme toile de fond pour exposer les portraits, entrecoupés de témoignages personnels, de différents artistes haïtiens ou étrangers, d’intellectuels engagés qui sont morts ou  vivent à l’intérieur ou à l’extérieur du pays : Marcel Numa, Louis Drouin, Alerte Belance, jacques Stephen Alexis, Dany Laferrière , Jean L. Dominique, Jan J. Dominique, Alejo Carpentier, Marie Vieux-Chauvet, Michèle Montas, Felix Morrisseau Leroy, Langston Hughes, W.E.D Dubois, Hector Hyppolite , jean Michel Basquiat et Daniel Morel pour ne citer que ceux-là.  Toute une galerie de figures résistantes qui, suivant la formule camusienne, ont «créé dangereusement » en se révoltant contre le silence. Des martyrs, des exilés, des écrivains qui ont bifurqué en se détournant de la directive établie par l’oppresseur. Danticat s’interroge et expose, principalement dans les premiers chapitres de l’essai, sur les conditions de la création littéraire et artistique sous la dictature et dans l’exil. Comment créer quand la liberté de la création se trouve entravé ? Comment créer en période de crise et d’oppression ? Ou encore, lorsqu’on se trouve arraché à ses racines ?

« Créer dangereusement (…) c’est créer en révolte contre le silence, quand à la fois le créateur et le spectateur, l’écrivain et le lecteur se mettent en danger, désobéissent à une directive ».

« Créer dangereusement, pour ceux qui lisent dangereusement. Voilà ce qu’a toujours signifié pour moi être écrivain. Écrire, c’est savoir même si vos mots peuvent paraître ordinaires, un jour, quelque part, quelqu’un peut risquer sa vie en les lisant. »

Ainsi, en suivant la conception de Danticat de la création artistique, « créer dangereusement » reviendrait, en quelque sorte, à s’inscrire dans une entreprise à la fois exaltante et périlleuse au risque d’encourir de très graves dangers. Autrement dit, c’est se retirer en marge du statu quo. Ou encore, en empruntant la formule d’Edelyn Dorismond, c’est faire un pas de côté en inventant une nouvelle grammaire, de nouveaux paradigmes pour contrecarrer un réel qu’on se doit de refuser afin de survivre et faire vivre aux galères de son temps comme dirait Albert Camus.

Credit Photo : Shawn Miller/Library of Congress

Comme elle le souligne elle-même au début de son essai, Edwidge Danticat est partie pour les États-Unis d’Amérique à l’âge de douze ans. Son nouvel environnement allait immanquablement influencer son art.  Toute son œuvre est produite en langue anglaise. C’est une particularité qui lui valu d’être considérée comme une écrivaine très singulière exerçant son art dans une langue étrangère différente de sa langue maternelle. Cependant, cette singularité n’est pas sans embûches puisque l’auteur affirme que parfois elle se heurte à une sorte de tension identitaire

« L’un des avantages d’être un immigrant, c’est que deux pays très différents sont forcés de se fondre en vous. La langue dans laquelle vous êtes né et celle dans laquelle vous mourrez probablement n’ont d’autre choix que de partager une place dans votre cerveau et de s’y mêler constamment. De même pour les catastrophes et les désastres qui, inévitablement, vous forcent à repenser les allégeances superficielles. »

Étant partagée entre deux mondes et deux cultures, Edwidge Danticat essaie de réunir dans son œuvre deux réalités distinctes qu’elle contraste de manière très subtile. Dans son essai, elle n’étale pas seulement le quotidien haïtien, mais elle évoque également, avec une empathie nationaliste non dépourvue de sens critique, quelques évènements qui ont bouleversé la société américaine. L’auteure dresse son portrait d’artiste immigrant  embarquée  au sens camusien du terme, se trouvant dans l’incapacité de se déconnecter de ses origines et, qui fait usage de sa  mémoire culturelle à l’instar de Jean Michel Basquiat pour s’exprimer et pour dire les réalités de sa terre natale dans la langue de la patrie qui l’a adoptée.

Abed M. Jean
Abed M. Jean

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