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Mark-Endy Simon, le poète qui «ne pardonne pas au malheur»

Entretien | Il n’est pas toujours dans l’ordre du possible de nommer le mal qui nous guette ou les malheurs que la vie nous réservent. C’est à ce moment précis que la littérature, pour parodier Fernando Pessoa, devient un suppléant à la vie. « Cette preuve qu’elle ne suffit pas. » Elle (la littérature) nous permet de la dire ou de l’inventer. Ou, à l’instar du poète Mark-Endy Simon, de nommer notre malheur et de lui cracher notre rage en plein visage. Rencontre exclusive de Le temps Littéraire avec un homme (un père) qui tente d’accorder fiction et réalité.

Source : congolivier-cestmoiquillit.blogspot.com

Le temps Littéraire : Mark-Endy Simon est poète, membre de l’atelier jeudi soir et avant tout père de famille. J’insiste sur cet aspect de votre vie afin de signifier le contexte de création de votre premier recueil de poésie « Je ne pardonne pas au malheur »( 2010, Atelier Jeudi soir). On est quelques mois après la tragédie du 12 janvier et la plume du poète brise le silence d’une ville « couverte de haine » pour exposer ses douleurs. Parlez-nous d’avantage du contexte de création de votre œuvre?

Mark-Endy Simon : Personnellement j’éprouve toujours un besoin de parler de mes émotions aux autres, qu’elles soient positives ou négatives. Cette dualité m’a toujours habité et m’aide certaine fois de saisir la réalité autour de moi.  Avant le tremblement de terre du 12 janvier 2010 j’avais toujours voulu parler de la joie d’avoir mon premier enfant et de fonder une famille. Quand Loubendy a disparu je suis devenu en peu de temps plus réactif aux cris du monde et c’est en verbalisant sa vie dans ce recueil que j’ai réussi à nommer ma peine et la surpasser.

LTL : « Je ne pardonne pas au malheur » est un recueil de 29 poèmes qui se parle de tout : de la douleur, du malheur, de la misère, de l’humaine condition, de la politique, de l’impérialisme, de l’amour, dans une simplicité de langage. On est loin de la poésie opaque et hermétique. On est plutôt dans le « qui vive», un appel à l’existence où le poète joue avec le langage commun, présente des lieux banals comme le marché Geffrart. Pensez-Vous que le malheur ou le mal est partout ?

M-E S.: Je n’ai jamais fait volontairement l’apologie de la paranoïa dans mes écrits et je n’ai pas besoin heureusement de cela comme stimulus pour continuer à produire. Quoique j’avoue qu’Haïti m’a rendu un peu sceptique dans mes relations avec le monde externe, mais je ne me suis jamais accordé le droit de jouer à l’homme mutilé qui appelle les lecteurs à la méfiance générale. Je ne pardonne aux malheurs est une tentative de s’opposer à l’enfouissement de la vérité, du beau et de l’espoir dans un pays happé par une apocalypse sans précédent. Pour moi, un tel travail aurait du mal à toucher sa cible si le langage était totalement métaphorique.

LTL : En fiche de présentation, l’éditeur insiste sur le fait que votre poésie est « nourrie d’un regard fort sur le réel immédiat ». Constat qui est flagrant. Le recueil n’a pas peur de dire son angoisse contre les politiques qu’il invite royalement à mourir dans « Coup de grâce » et dans  » 7 février 86, on sent venir une rage face à certains événements historiques. Votre œuvre est-elle aussi une œuvre politique ? 

M-E S.: Exactement, j’ai couru le risque de simplifier des propos complexes afin d’affirmer mon engagement comme poète. Est-ce que le poète a une fonction politique ? je dirais que leur union n’est pas si dangereuse que ça.

J’ai tenté de mettre en poème certains événements politiques marquants, faire un recueil vraisemblable avec des lignes majeures qui pourrait contribuer à alimenter le débat sur des sujets essentiels tels l’ingérence de la communauté internationale en Haïti, la souveraineté, l’appauvrissement des masses populaires, entre autres. Je me demande aujourd’hui encore si j’ai réussi. Je ne peux faire l’autocritique de mon travail.

J’en profite pour remercier Chantal Kénol et Lyonel Trouillot qui m’ont beaucoup aidé à dompter la narration de ce livre.

C’était ma première publication, sans eux, j’aurais caricaturé à demi-regard les contradictions sociales et politiques qui caractérisent ce pays.

Marc-Endy Simon

LTL : Port-au-Prince, qu’on la mentionne ou pas, est la ville qui domine l’œuvre bien que Jacmel soit aussi présentée.  Elle est cette ville frappée par le désastre et aussi un lieu où «prêtes et voleurs se réfugient». Qu’est-ce qui lie le poète et sa ville?

M-E S. : En vérité, le poète n’a pas où se poser la tête. Il est constamment en déplacement. Pour moi, écrire de plusieurs lieux c’est donner au poème plus de reliefs et de repères toponymiques. Entre Jacmel et Port-au-Prince c’est encore le tiraillement entre beauté illusoire et nécessité d’habiter. C’est Jacmel qui m’a aidé à mieux me défaire des emprises de Port-au-Prince.  Les plages, le ciel, le paysage, les gens, l’aube, tout est différent à Jacmel. Là-bas, chaque vague qui s’écrase aux pieds des rochers est un battement du cœur de l’océan. Il y a 18 ans, j’ai rencontré cette ville en rencontrant ma femme et je ne l’ai jamais quitté.

LTL : Pardonnez-nous de revenir à Loubendy à qui vous avez réservé un poème du recueil titré de son nom. Vous insistez sur le fait que nommer ce drame vous a permis de le surmonter. Comment pensez-vous que la poésie (la littérature) peut nous aider à surmonter le réel? Si surmontable il l’est vraiment ? 

M-E S. : En écrivant, ce n’est pas toujours facile d’articuler la fiction et la réalité ou de les dissocier. Il peut même arriver que la fiction soit prise pour la réalité et vice-versa.

Comme j’ai toujours eu une relation réelle avec la réalité autour de moi, je me débrouille toujours pour la rendre telle qu’elle peut être accessible à mes lecteurs en faisant de la réalité que j’ai sous les mains en tant que matière première un bien commun et non personnel. J’ai appris à m’effacer pour souligner la présence de l’autre, ainsi l’abstraction du réel m’est toujours possible.

LTL : Depuis quelques années, vous vous êtes installés (vous et votre famille) au Canada en perpétuant une tradition bien connue des écrivains Haïtiens. Comment arrivez-vous à construire votre œuvre en dehors d’Haïti ? Le sentiment de l’exil y trouve-t-il déjà une place ? 

M-E S. : L’histoire de l’humanité prouve que la migration a toujours été une option rationnelle. Je ne me suis pas absenté d’Haïti pour perpétuer une certaine tradition de fuite propre aux écrivains comme vous dites. Souvent il faut savoir choisir son combat proportionnellement à ses ressources.

Le choix de m’absenter d’Haïti a été très difficile et cela m’érode encore. Mais j’ai fait ce qu’il fallait. D’ailleurs, qu’est-ce qu’on ne ferait pas pour la sécurité et le bien-être de sa famille ? Le Québec est une vraie boite à outil. C’est pourquoi je n’ai pas choisi la France, les États-Unis, le Mexique, la Guadeloupe, les Pays-Bas, le Japon, Cuba, l’Allemagne, l’Espagne, la Belgique où j’avais la possibilité de me sédentariser. Ici, comme ailleurs ce n’est pas toujours le beau temps mais il y a le respect de la personne humaine.

Dans cette province francophone, je suis en train de mutualiser mes compétences et faire de nouvelles expériences, toutes plus positives les unes que les autres jusqu’à date.

Désormais, j’ai plus de responsabilités que jamais. J’ai mon pays d’origine qui va mal et qui attend d’une façon ou d’une autre mon support concret. J’ai le pays hôte qui attend de ma famille une reconnaissance en bonne et due forme. J’ai mes enfants à guider. J’ai la plume qui ne doit pas s’enrayer, qui doit continuer à produire des poèmes de qualité pendant que je travaille pour payer les factures. Et, la bonne nouvelle, j’ai deux manuscrits dans le four. Quand ils seront bien cuits, peut-être qu’on continuera cette conversation autour d’un bon bol de poème.

Nos remerciements

Roberto Louis-charles

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