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Entretien| Jean D’Amérique : « Si on se revendique poète, il faut proposer une parole, une langue singulière. »

Nous avons eu l’occasion de nous entretenir avec le poète et dramaturge Jean d’Amérique. Un jour prochain, nous espérons pouvoir le recevoir à nouveau sur son travail en tant que dramaturge, mais dans le présent entretien, nous avons voulu de préférence parler poésie. Nous vous invitons à rencontrer une autre fois le talentueux Jean D’Amérique, mention spéciale prix René Philoctète (poésie) en 2015, prix de la vocation (poésie 2017).

jean damerique
Crédits photo : Françoise Lison

LTL : Bonjour Jean d’Amérique.  Merci d’avoir accepté de partager ce moment avec Le Temps Littéraire. Tu es poète, dramaturge et surtout « humain ». Si tu devais te présenter que nous dirais-tu de plus ?

Jean D’Amérique : Rien d’autre… Sinon que j’adore lire, fumer de l’herbe, écouter de la musique trap et boire du café.

LTL : Pour toi, que veut dire être poète ?

Jean D’Amérique : Être poète, dans une perspective littéraire, c’est assurer à la langue un constant renouvellement, l’aider à toucher son point de lumière, la travailler à ce qu’elle devienne la plus inventive possible, qu’elle dise les choses autrement. Sinon, de manière plus large, il y a sans doute mille façons d’être poète, pour faire vite disons que la poésie nous permet de mieux regarder le monde, mieux habiter notre être. Être poète consiste à s’adonner à une quête de beauté, cela ne veut pas dire qu’on ne voit que la beauté ou ce qui est convenue comme tel —il y a beaucoup de choses qui ne vont pas dans le monde—, on la cherche tout simplement, et ce besoin, cette quête, amène à toutes les révoltes possibles. Bref, être poète est une manière, à mon sens, de refuser le monde tel qu’il est, et d’envisager un autre.

Tout le monde a des choses à dire, prétendre à la poésie (comme champ artistique, donc de création) suppose qu’on peut les dire autrement, qu’on peut dépasser le langage courant. Si on se revendique artiste, il faut créer quelque chose ; si on se revendique poète, il faut proposer une parole, une langue singulière.

LTL : « La poésie n’a pas d’autre but qu’elle-même. » C’est Baudelaire qui l’a dit. Mais ta conception de la poésie se heurte à celle de Baudelaire, pour toi elle a un but extérieur à elle-même, elle porte un regard sur le monde, elle le refuse ; et, en même temps, elle est quête du beau. Est-ce pour dire que le monde – là où tant de choses ne vont pas- n’est pas beau, la langue ordinaire n’est pas belle et qu’ils ne peuvent atteindre la beauté que par la poésie ?

Jean D’Amérique : Je ne suis pas l’arbitre des visions, je n’évoque pas la beauté dans le sens de l’objet, on la sait déjà relative dans ce cadre. Quand je parle de quête du beau, je parle de la lumière qui nourrit les êtres, la petite flamme humaine nécessaire à la survie du monde. À chacun de la retrouver à sa manière. Je crois simplement que la poésie, ce sixième sens, peut aider à ça. Il faut lire le recueil-manifeste En état de poésie de René Depestre, c’est un bel aperçu de cette approche.

Sur la question de la langue, je prendrai un simple exemple : j’adore les mangues mais je ne crois pas pouvoir manger que ça chaque jour, ma bouche a besoin d’autres saveurs pour rester éveillée. Tout le monde a des choses à dire, prétendre à la poésie (comme champ artistique, donc de création) suppose qu’on peut les dire autrement, qu’on peut dépasser le langage courant. Si on se revendique artiste, il faut créer quelque chose ; si on se revendique poète, il faut proposer une parole, une langue singulière. Ça ne veut pas dire que la langue en soi n’est pas belle. Dans notre parler quotidien, la langue évolue, elle se renouvelle dans le laboratoire des rapports sociaux, la littérature peut-être ne fait que systématiser cette démarche. Je prends souvent l’exemple d’images poétiques dont regorgent le créole haïtien. Voyons, quand on dit « ou pa gen kann sa a nan bourèt ou » ou l’expression « lajan-ponya », ou encore une métaphore puissante du type « fòk chodyè a chavire » lâchée par une manifestante récemment, on est clairement dans un langage fort poétique. Il nous manque juste de légitimer leurs auteurs, et à défaut, ces expressions finissent par appartenir au parler courant et s’usent avec le temps. Maintenant si à notre tour on s’en empare, on ne peut alors plus les revendiquer comme création poétique.

LTL : Jean d’Amérique, je t’accuse… Sur un ton presqu’affirmatif je dirais qu’il y a dans tes poèmes « une parole blessée » sous une écriture tendre et soignée. De « Petite fleur du ghetto » à « Nul chemin dans la peau que saignante étreinte », il y a la douleur (celle du poète ou celle observée par le poète). Dans le premier, le quotidien est un « collier de décombres » autour de ton cou ; il y a une révolution « en ruine sous ta peau »; dans le second, tu déclares : » tous les pays blessés ont une place sous la peau ». La peau du poète semble ne pas lui appartenir. Devons-nous voir ton écriture comme « un cri »?

Jean D’Amérique : J’ai commencé à me sentir vivant à partir de la poésie. Impossible maintenant de faire sans. L’acte d’écriture m’est venu par nécessité de dire, par l’urgence de cracher les blessures qui m’habitent. Quand on applique une lame dans la chair, on ne peut pas retenir le sang qui en émerge. C’est cette image précise qui me vient à chaque fois que je parle de l’acte d’écrire. J’écris à partir de ce que je vis, à partir de ce que je vois. Les deux livres que tu évoques n’ont jamais été des projets ou des objets hors de moi, ce sont chacun les résultats d’une époque de ma vie sur cette terre tout simplement, avec ce qu’elle a parfois de beauté et souvent de violence. Ça ne sert à rien d’écrire, si on n’est pas capable de sincérité, d’honnêteté avec nos joies et nos douleurs. Ça ne sert à rien d’écrire si on n’est pas prêt à puiser dans son sang. C’est là que tout commence, je crois. Et, vivant dans ce monde, je ne peux pas faire semblant, je ne peux pas voiler les réalités macabres qui environnent nos élans de vie. Il ne s’agit pas de ressasser le chaos, la violence, mais il faut les dire pour travailler à les effacer. Si l’horizon scintille à enflammer mon être, je laisserai son souffle entrer dans mon chant. Si le monde crève, je le dirai aussi. L’écriture est une transpiration. Je peine à voir le sens qu’aurait pu avoir mon écriture si elle ne tenait racine dans l’arbre-monstre du réel qui m’entoure.

LTL : Il faut chasser les poètes de la Cité. Telle est la proposition de Platon. À des millions de rotations d’aujourd’hui, près de 30 siècles, il y a déjà eu une campagne contre la poésie – et encore aujourd’hui. Des poètes, ont été ironisés, persécutés, arrêtés, emprisonnés, exécutés, exilés – nous nous souvenons de Pablo Neruda ou de René Depestres. Selon toi y a-t-il une dangerosité inhérente à la poésie ? Te considères-tu, toi poète, comme un être dangereux ?

Jean D’Amérique : Je l’ai dit tantôt, la poésie pour moi est un geste de refus. Bien sûr, quand elle porte bien son nom, d’une manière ou d’une autre, elle dérange profondément. « Un poète, on oublie trop souvent de le noter, dit toujours non », comme l’avance Nimrod. Les dictateurs ont peur des poètes, ils les chassent, les torturent, les tuent : on veut toujours éclipser la parole du poète, parce qu’on la sait capable de secouer les esprits, de soulever les consciences. Au moment où j’écris ceci il y a des poètes en prison pour le seul motif d’avoir écrit des poèmes… J’ai lu il y a quelques jours, dans mon fil d’actualité Facebook, un texte de Yulya Tsimafeyeva qui vit en Biélorussie aujourd’hui sous une dictature. Elle a dû écrire dans un anglais « à moitié brisé », plutôt qu’en biélorusse ou russe, pour éviter d’être retracée trop rapidement et passer derrière les barreaux. Mais il fallait qu’elle crache ce poème nourri de tourments et d’un lucide désespoir. Le danger ce n’est pas la poésie, mais ceux qui tentent, en vain, de la taire. Heureusement qu’ils ne parviendront pas à la vaincre, comme le dit Aragon : « Contre le chant majeur la balle que peut-elle / Sauf contre le chanteur que peuvent les fusils / La terre ne reprend que cette chair mortelle / Mais non la poésie ».
Mes poèmes naissent parce que j’ai quelque chose à dire et qui ne peut pas rester enfoui dans le silence. Voilà pourquoi je m’attèle, enragé, à creuser le roc désolé du monde en quête d’une parcelle de lumière. Je suis assez fâché, le poème m’est un lieu où dégainer mes cris. On vient à la poésie quand on a une somme suffisante de colère.

5- LTL : Ces derniers jours, on connaît aussi un Jean d’Amérique dramaturge. « Cathédrale des cochons » dont j’ai assisté à une lecture est un texte assez fort (pas moins puissant que les deux recueils de poèmes dont nous avons discuté) et fort apprécié. Que pouvons-nous attendre de Jean d’Amérique dans un futur proche ?

Jean D’Amérique : J’ai commencé à écrire du théâtre il y a un peu plus de deux ans, j’y prolonge ma recherche poétique et je m’y plais assez bien, donc je vais sans doute continuer. La pièce « Cathédrale des cochons », qui est un long poème dramatique, paraîtra bientôt, et elle sera mise en lecture au Théâtre 145 — Théâtre Municipal de Grenoble puis au Nouveau Théâtre du Huitième à Lyon. J’ai également un nouveau recueil de poèmes qui sortira très bientôt.

Sinon, je continue à travailler, arrimé au poème qui me tient encore debout.

Erickson A. JEUDY
Erickson A. JEUDY

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