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Le jour des adieux

La nuit est longue. Epaisse. On avançait sans se heurter aux pierres. Une habitude de cette route rocailleuse. Cette route de 3 kms, faite de broussailles, de poussières et de boues, était ce fil qui nous reliait à la civilisation moderne. Les téléphones. Les télévisions. Les hôpitaux. L’eau potable. Les gens qui s’habillent de tout. Les maisons plus hautes que les arbres. Les voitures neuves, ou  plus ou moins. Les larges rues bétonnées. Les impasses. Les trottoirs qui sont autant visibles qu’habités. L’eau courante. La ration d’électricité.

    Dans mon village, perché sur les hauteurs des mornes, chacun de nous utilisait cette route en fonction des besoins. Pour aller à la ville, Port-de-Paix, au bout de 3 kms de pierrailles et de soleil. Pour l’école. Le marché. Vendre les récoltes. S’embrasser dans l’ombre sauvage des herbes folles qui la peuplent. Il est aussi des gens, ou du moins tout le monde du village, qui, parfois, restaient plantés, là sur la route, à contempler la mer au loin. La mer, elle, calme. Toujours calme. Et quelquefois je regardais la ville, en bas, plonger doucement dans ses bras quand le soleil disparait, sans faire de bruit. De notre route de mille et unes pierres dosée de nos pas, on ne pouvait voir de la mer qu’une étendue d’eau. De bleu. Elle était à nos yeux toujours, toujours, calme. Mer, es-tu toujours aussi calme ? Même quand je ne te regarde pas ? Dors-tu, toi aussi, la nuit ? Même quand des gens n’arrêtent pas de te tripoter ? Mer, es-tu toujours aussi gentille ? Même quand des hommes mangent tes enfants ? Gros et petits poissons ? Mer, n’es-tu pas la mère de toute les eaux ? Je veux te toucher. Te regarder. Et tes vagues, comme ils disent, ces tranches blanches sortant de ta bouche, je veux les prendre dans mes bras. Au moins une fois. 

    Dans mon village, peut être était-ce une maladie, à voir autant de bleu et d’eau au loin, tout le monde voulait toucher la mer. La dompter. La traverser. Il n’existait pas autant d’eau dans le village. Les minces filets clairs qui partaient des rochers ne s’allongeaient pas plus que la longueur d’un homme. Pour nous tous, la mer était un pont. Un pont liquide. Entre nous et la vraie civilisation. Entre nous et les maisons aussi belles et lumineuses que les étoiles. La mer était cette nouvelle route à longer pour vivre mieux, pour voir des gens à la couleur du petit Jésus de mon école. Je veux te dompter moi aussi, mer. Voir au-delà de tes vagues. De tes écumes.

    On était une trentaine. On marchait à pas pressés. On évitait de faire du bruit pour ne pas réveiller les gens qui dormaient dans ces cases, qui se battent contre tout pour se tenir droit, au bord de la route. On est tous des gens du village qui partent dompter la mer. Comme les autres avant nous. Des mères qui portent leurs nourrissons sur leur dos. Des enfants qui arrivent à suivre le pas des parents en tenant un bout de pantalon ou de robe. Des femmes qui parlent sans faire de bruit de vie à refaire, là-bas. Elles parlent de retrouvailles avec des fiancés partis, eux aussi, avant nous, et sans nouvelles depuis des mois. Des jeunes filles, comme moi, qui rêvent de grandir, là-bas. De faire des enfants à la couleur du petit Jésus de mon école avec les gens de là-bas. Des jeunes hommes qui commentent sans envie les buts de Ronaldo, hier, face à l’Allemagne en coupe du monde. Il est un, tout en marchant, qui essaie de montrer comment Ronaldo a dribblé un certain Olivier Khan. Ils ont tous entendu le match à la radio du chef du village. D’autres rêvaient d’être acteurs, mannequins. J’ai entendu, doucement, on dirait une prière lancée à la mer au loin, toujours calme, la fille à mes cotés dire : Hollywood. C’était son rêve à elle. Hollywood. Des hommes. Devant. Avec leur pas fermes ils étaient avec celui qui guidait la marche. On doit être au port avant 2heures du matin. Je regarde le ciel. J’accélère mes pas.

    Mon grand frère marche à mes cotés. Il me tient la main. Je peux sentir battre son cœur à travers ses doigts. Dans ses gestes calculés j’ai reconnu ceux de mon père. Lui aussi, parti avant nous pour dompter la mer. Et sans nouvelles depuis des mois. Ma mère nous envoie, mon frère et moi, chercher notre père. Le trouver. Le retrouver, là-bas. Elle et les cinq autres plus petits de la fratrie, sont pliés en rondelles sous le sol blanchis de notre case d’une pièce, à attendre. Un demain. Un retour sans le vide des mains. De nos cœurs. Elle a tout placé en nous. Mon frère le sait. Je le sais. Dans la vitesse de nos pas qui s’empressent à briser la dent des roches, nous nous ne regardons pas. On a tout deux compris qu’à partir de ce soir, il ne restera qu’un mot dans l’attente des yeux de notre mère : espérance.

    Un homme, devant, arrête la marche. Il nous fait signe de nous taire. On pouvait entendre dans le silence qui suit les cris stridents des criquets, le bruit de la ville qui plonge dans la mer, les petits sons timides des nourrissons qui se réveillent, les mamans qui n’arrêtent pas de leur chuchoter silence, le bruit de pas des retardataires qui nous rejoignent. L’homme qui est notre guide pour la traverser nous dit qu’il est minuit. Qu’on doit faire vite. Les gens qui ont apporté beaucoup plus de bagages que les autres doivent s’alléger pour pouvoir marcher plus vite. Mon frère et moi, nous n’apportons que ce que nous avons toujours eu : le nécessaire. De quoi s’habiller le premier jour là-bas : nos habits de communion. De quoi manger les cinq jours que vont durer le voyage d’après notre guide : des arachides boucanées, des épis de maïs, du pain et chacun deux bidons remplis d’eaux d’une des sources de notre village. Mer, n’es tu pas la mère de toutes les eaux ? Mer, si toutes tes eaux se joignent, peux tu me dire où est mon père ? Ou lui dire tout simplement que nous arrivons. Ces deux premiers enfants. Tu entends, mer ? Nous devons lui trouver. Et pour ça je dois te dompter. Je veux te dompter, mer.

    L’homme regarda à nouveau sa montre. Il nous dit que l’embarcation lèvera l’ancre à deux heures précise. Il était une heure. Pour ne pas rater l’embarcation, l’envol pour l’ailleurs, les gens ont commencé à courir. Laissant tomber sur la route tout ce qui pouvait les ralentir. On courait. Tout simplement. Sans le souci du bruit. Des autres. L’essentiel, était d’arriver avant 2 heures du matin au port, sans prendre le temps de regarder la mer en face, de monter son dos, la dompter. Personne n’a vu le jeune homme qui racontait à ses amis les buts de Ronaldo s’allonger par terre. Crachant de longue écume jaunâtre. Il ne pouvait plus courir. En de petits spasmes sans rythme aucun, son corps se raidit. Son voyage à lui s’arrête là. J’ai demandé à mon frère pourquoi on ne s’arrête pas pour l’aider. Il ne dit rien. J’ai alors compris dans ses yeux que ce grand voyage pour là-bas, en plus d’être différent pour chacun de nous, sera un voyage de sacrifice. J’ai serré ses mains. Il a compris. On est désormais les deux premiers à être arrivé au port, derrière le guide.

    Je te regarde, mer, et déjà je vois que tu n’es pas si calme. Les gens de mon village n’ont pas le temps de te contempler. Ils sont pressés à monter sur le bateau. On dirait qu’ils fuient toute une vie et un monstre avec : la misère. Moi, j’ai pris le temps de te toucher. J’ai laissé tes vagues mourir autour de mes pieds poussiéreux sur ton sable. J’ai fermé les yeux et humé ton odeur de sel. Il y a toujours la ville qui dort en toi, j’ai remarqué. Mais il y  a aussi ton bruit qui caresse ses pieds avec un rythme démoniaque. Le soir, on dirait que tu n’es pas bleu, mer ? Est-ce à ces moments que tu pleures tes chagrins ? Est-ce à ces moments que tu rejettes autant de ces choses sales sur ton sable ? Et tout ce bruit que tu fais en frappant les murs de la ville, est ce de cette façon que tu dis non ? Je sais que les hommes n’arrêteront pas de te violer de bateaux, de filets et de détritus. Je sais que les gens de mon village veulent te dompter pour te traverser. Moi, je veux juste te dompter en ami pour retrouver mon père.

    Mon frère m’arrache au bord de la mer. Il me pousse dans une ligne où des gens se tiennent en rang serré, levant le doigt en entendant leur nom et se bousculer pour monter sur le bateau. J’ai ressenti la peur dans les yeux des gens quand j’ai vu l’homme qu’on appelait le capitaine prendre son travailleur à part et lui montré le bateau et les gens qui sont encore à terre. Panique. En dehors des gens de mon village, une centaine d’autres étaient venus de partout du pays pour ce voyage sans permis. Ils voulaient, comme nous, partir pour là-bas. Dompter la mer. 

    J’ai entendu le nom de mon frère. Je suis contente pour lui. Il ne monte pas, il m’attend. Les poings serrés, debout devant moi, en sueur. Je peux sentir sa peur dans son dos. J’entends mon nom dans la foulée des complaintes. On ne regarde pas derrière. Il me traine avec lui pour faire vite. Sur le bateau, surchargé de paires d’yeux qui pleurent, qui chantent, qui prient, on a pris place aux cotés de deux jeunes hommes de notre village. Personne ne voulait regarder personne, par peur de se voir dans les yeux de l’autre. Par peur de voir sa chute, sa peine. Le bateau s’appelait « Esperans ». J’ai entendu l’un des jeunes hommes demandé à mon frère « est-il mort sur la route » Mon frère ne dit rien. Ils ont maintenant compris que ce voyage sur cette immense route liquide ne laissera personne indemne. Doucement le bateau commence à flotter sur la mer. Des gens appellent Jésus. D’autres demandent passages à Agwe. Je repense au nom du bateau. A ma mère qui ne fermera plus jamais les yeux pour ne pas éteindre cette lumière pour demain, espérance. A la fille qui rêve d’être actrice. Hollywood.

2ème jour en mer

    Les gens parlent beaucoup. A croire qu’il suffit de se partager le manque et la douleur pour se sentir proche. Aussi proche. Sur le bateau, les gens rient, blaguent, parlent fort. Des gens racontent ce qu’ils ont vu, eux, dans leurs premiers voyages. Des routes entremêlées. Des maisons uniquement de vitres qui montent dans les nuages. Du travail, et que là-bas, tous les rêves sont possibles. Il y a aussi des policiers qui traquent des sans papiers, les gens comme nous, pour les renvoyer chez eux. De la nourriture sans manque. De tellement de choses que tout le monde sur le bateau arrivent à sourire et croire que c’est encore possible, là-bas. Mon frère me donne un morceau de pain. Et deux gorgées d’eaux. Il contrôle nos provisions dans le sac. Je prends mon temps à regarder la mer. Par endroit elle est bleue foncée. Par d’autre elle est beaucoup plus pale ou verte. Tant que le bateau avance sur son dos elle change de couleur. Mer, es tu comme l’arc en ciel ? Même si je n’ai pas encore vu toutes tes couleurs ?

4ème jour

    Le vent ne souffle pas assez. Le bateau avance avec peine. J’ai remarqué que le capitaine parle sans arrêt avec son travailleur. Ils rentrent un moment dans la cabine où ils dorment et conduisent le bateau. Après de longues minutes j’ai vu le travailleur sortir de la cabine, les yeux injectés de sang et quelque chose à la main qui brillait sous les rayons du soleil. Les gens parlaient sans lui prêter attention. Mon frère m’a touché et m’a dit que c’était une arme, l’objet entre les mains du travailleur. On était sur nos gardes. Le travailleur montait et descendait au milieu de nous, injuriait par ci, crachait par là. J’ai compris que c’est maintenant que commence le voyage.

6ème jour

    Il faisait noir. Je n’arrivais pas à dormir. Je regardais le ciel tout en laissant mes mains dans un aller-retour dans les cheveux rebelles de mon frère. Sa tête était sur mes genoux, il dormait. Tout le monde dormait. Le soleil nous a fatigué aujourd’hui. D’après certains on était en haute mer et que c’est là qu’habite le soleil le jour. Il fait plus chaud. J’ai vu sortir le travailleur de la cabine. Son arme à la main. Il scrute le bateau d’un regard circulaire puis fait signe au capitaine dans la cabine. Ensemble ils ont commencé à balancer et les gens et tout ce qu’ils trouvaient par-dessus bord. Un premier. La mer l’avale. Un deuxième. Un troisième. La mer continue d’avaler. Les gens commencent à se réveiller. Désordre total. Panique sur le bateau. Le travailleur pointe son arme sur un homme qui avançait vers lui. Il l’abat. L’homme tombe à la manière des vieux chênes fatigués. J’ai vu dans le regard de certains la haine, mais surtout la peur. Le travailleur et le capitaine continue leur boulot. Les gens sont sans défense. Mon frère me prend la main et me force à rester derrière lui. Un dixième. Un onzième. Le quinzième. La mer avale, sans bruit, sans mot. Des gens crient. Des gens qui, sans un mot, ont été vidé de leurs âmes. Des gens immobiles comme des chiens de faïences, le regard pétrifié. Ils terminent leur boulot et rentrent sans un mot dans la cabine. A part les petits cris étouffés et les plaintes qui ne dépassent pas la gorge, le bateau était devenu silencieux. J’ai vu une femme, plusieurs biberon dans ses mains, sans pleurer, traverser le bord. Dans une fraction de seconde, on entend le bruit de la mer qui avale. L’un des jeunes hommes à coté de nous dit quelque chose à mon frère. J’ai vu mon frère se battre avec lui, tout en pleurant, lui disant non. Il a poussé mon frère. Il m’a regardé, souri. Puis il a plongé. C’était le dernier fils d’un frère de ma mère.

7ème jour

    Personne n’osait parler. Il commençait à faire jour. La mer bougeait. Et le bateau avançait. Le capitaine regarda le ciel, caressa sa barbe et sourit. Une nuit avait suffi pour nous joindre ensemble. Une autre avait suffi pour nous transformer en monstre. Comment regarder mourir sa famille dans un bruit sourd d’eau pour un là-bas ? Comment nous sacrifier pour des maisons d’étincelles ? Mer, était-ce de cette façon qu’on te dompte ? Est-ce comme ça que tu punis les autres ? J’ai vu mon frère à côté de moi, ravagé. A sa façon de me tenir la main je sens la haine qui coule dans ses veines. Je pense à mon père. Est-il mort, lui aussi, De cette façon, mer ? Pour essayer de faire parler mon frère je lui demande de me donner le cahier et la plume que j’avais pris le soin d’apporter avec moi. Souvenir de mes 3 km aller-3 km retour, chaque jour, pour aller à l’école. Souvenir de mes tentatives d’écrire. Dire. Et puis ne reste-t-il pas à une fille, scolarisée, de quatorze ans qu’un cahier et une plume pour seul testament, parchemins des amours défendues ? Ne me reste-t-il pas que ça pour penser à ma famille et à ma vieille route tranchante ? Mon frère me regarde, il me les montre. Sans un mot. J’ai su dès cet instant que j’ai perdu mon frère. Dans les gestes de mon père qu’il a eu comme unique héritage, il passe sa main sous mes yeux et essuie timidement la rivière en crue sur mon visage.

9ème jour

    L’embarcation a diminué considérablement depuis la nuit des plongés sans adieux. Beaucoup sont morts de faim ou de soif. D’autres, d’être monstre. De patience. Jetés par dessus bord. Les autres qui étaient encore en vie ne se parlaient plus depuis longtemps qu’en signe vague, sans engagement. D’autres pleuraient sans cesse. La nuit commençait à tomber. Et la mer était la seule chose qui nourrissait notre vision. Des gens sont devenus fous à trop voir la mer, à boire son eau de sel. Plonger. Chaque instant, un homme ou une femme, plonge. On commence à penser qu’on est perdu. Que ce n’est pas possible de passer 8 jours à voir que du bleu. La folie nous emparait. J’ai vu deux hommes en train de découper un mourant pour le manger. J’ai tourné la tête et vomi à la mer tout ce  qu’il me restait de l’estomac depuis la fin de notre ration alimentaire. En voyant cette scène nous avons tous compris que tôt ou tard nous allons tous nous dévorer. On était tous devenu des proies accessibles à chacun de nous pour un repas cannibale en pleine mer. Mon frère m’a enlacé de ses long bras fermes de travailleurs des mornes. J’ai vu dans ses yeux la honte de décevoir ma mère. Il a souri. Il s’est relevé et a plongé sur le travailleur qui, entre-temps, aidait les deux premiers hommes à découper le mourant. Il est peut-être déjà mort. J’ai retourné ma tête vers la mer. Et j’ai entendu partir un son sec qui vient scinder l’horizon en deux. Je ne me retourne pas. Le son est enregistré dans ma tête. Il tourne déjà en boucle. Je pense à mes frères et sœurs restés percher sur la route de mon village regardant la mer au loin. A ma mère, toujours dans l’attente, dans la poussière et la boue de notre village. L’espoir suspendu à ces cils. Je ne me retourne toujours pas, je regarde toujours la mer au loin. La nuit sera longue.

11ème jour

    On n’était maintenant qu’une vingtaine sur le bateau. Tous habités par la folie. Le capitaine et son travailleur  ont disparu l’autre soir. La mer était comme je la voyais toujours de ma route dans les mornes. Calme. Toujours calme. Les autres voulaient m’approcher. Ils voulaient le cadavre de mon frère allongé sur mes genoux. Mais ils avaient peur. J’étais le seul enfant qui a survécu. Et puis, qu’est-ce qu’une petite fille avec un cahier, une plume et un cadavre entre les mains pouvaient signifier au beau milieu de cette mer. J’avais vraiment soif. Je ne pouvais plus gouter à l’eau de la mer. Mes lèvres fendues, blanchies, n’en pouvaient plus. Je ne me suis pas vue dans un miroir, pareil à celui dans la chambre du père directeur de mon école, depuis les vacances d’été. Mais à regarder  la façon que ces gens me regardaient j’étais un monstre. Une petite fille montée à bord d’un bateau, fait de ferrailles associées entre elles sous la couleur blanche d’une peinture métallique, pour dompter la mer, pour là-bas, est devenue un monstre. Nous étions tous des monstres sur le bateau. A leur façon de mal contenir leur folie je sais que mon frère est leur unique chance de vivre une journée de plus parmi les vagues. Comme pour restituer quelque chose à moi-même, je pousse le corps de mon frère de mes genoux. Je me lève et marche vers l’extrémité du pont. Dans le bruit du claquement de leurs dents, du mouvement de leurs mâchoires, je prends ma plume et j’écris.

Cher Mer,

Je ne sais pas si c’est ainsi que tu traites les gens qui viennent à toi sans avis mais je garde en moi les souvenirs que j’ai eus de toi de ma route de mille et une pierres dans les mornes. Est-ce de cette façon que tu te venges ? Est-ce de ces corps que tu te nourris ? A être aussi immense, j’ai compris. Je n’ai qu’une chose à te demander mer. Si c’est vrai que toutes les eaux se joignent, de ton étendue d’eaux aux filets clairs des rochers qui coulent en leurs saisons dans mon village, je te donne ce message pour ma mère. Dis lui qu’on est arrivés, et bien surtout. On a vu notre père, mon frère et moi. Et qu’un jour, on l’espère bien, la famille sera de nouveau ensemble, sans plus jamais de jour d’adieu. Au complet.

J’arrache la feuille de papier, je l’envoie à la mer. J’entends encore leurs voix, leurs dents et leurs folies autour de ce qu’il reste de mon frère. Je sens un souffle dans mon dos. Je ne me retourne pas. Je ferme les yeux. Je plonge.

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