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Entretien avec le philosophe Jean-Jacques Cadet : Manuel n’est pas seulement un personnage, c’est un rêve.

Interview | Nous avons eu l’occasion d’interviewer le jeune docteur en philosophie Jean-Jacques Cadet sur la pensée marxiste haïtienne. Après sa thèse « Le concept d’aliénation dans le marxisme. Le cas d’Haïti », dont une partie sera publiée à Paris en septembre, il nous promet déjà deux autres publications. Nous vous invitons à lire cette entrevue dans laquelle il nous parle de la spécificité et l’hétérodoxie de la pensée marxiste haïtienne.
Propos recueillis par Erickson JEUDY

LTL : Nous sommes heureux à Le Temps Littéraire de vous avoir avec nous aujourd’hui. Pouvez-vous nous dire, en quelques mots, qui est Jean-Jacques Cadet ?

Jean-Jacques Cadet : Je suis Jean-Jacques Cadet, docteur en philosophie de l’université Paris 8. J’ai fait des études en philosophie (ENS/UEH) et en sociologie (FASCH/UEH). J’enseigne actuellement au département de philosophie de l’École Normale Supérieure (Port-au-Prince). J’ai déjà travaillé pendant quatre ans à l’Université Paris 8. J’étais journaliste pendant plusieurs années chez l’Humanité et le Monde diplomatique. J’ai aussi travaillé comme assistant d’éducation et enseignant de philosophie dans plusieurs collèges et lycées à Paris. Je réside actuellement entre Paris et Port-au-Prince. Je suis attaché au laboratoire « Ladirep » de la Faculté d’Ethnologie (UEH) dans le cadre d’un stage postdoctoral axé sur le rapport entre marxisme et ethnologie. Ce projet de recherche analyse la spécificité de la pensée marxiste haïtienne qui, pour lutter contre les traditions orthodoxes, s’oriente vers les questions de race et de culture, d’où l’importance de l’anthropologie. Il s’agit d’expliquer le recours de Jacques Roumain à l’ethnologie afin de reformuler au regard de l’histoire d’Haïti les idées de Marx. Je pense qu’il y a un rapport épistémique entre le marxisme de Roumain et sa passion pour l’anthropologie.

LTL : Pour vous, le marxisme haïtien ne peut être orthodoxe. Et son hétérodoxie est étroitement liée aux approches anthropologiques/ethnologiques qui nous sont propres. Jacques Roumain est selon vous le visage de cette pensée marxiste haïtienne… Qu’est-ce que, de manière pratique, Roumain nous propose-t-il comme possibilités ?

J.-J.C : De prime abord, il faut préciser que Roumain est l’initiateur du marxisme haïtien mais son développement a été notamment engagé par Jacques Stephen Alexis, Étienne Charlier et René Depestre. Roumain est une figure importante de cette pensée car il propose depuis les années 1930-1940 une appropriation critique et plurielle des idées de Marx. Roumain affiche un intérêt particulier pour les questions superstructurelles, ce qui lui permet de sortir de l’économisme marxiste. Il accorde une importance spéciale aux origines du peuple haïtien dont l’histoire est partagée entre l’Europe, l’Afrique et l’Amérique. Chez lui, tout projet d’émancipation haïtien doit prendre en compte la question de l’identité de ce peuple postcolonial. Ses travaux archéologiques n’étaient jamais en porte à faux à ses positions marxistes. Ses multiples démarches d’étudier l’anthropologie et la fondation du Bureau National d’Ethnologie s’inscrivent dans cette perspective critique. Les différents mouvements d’identité (Indigénisme, Nationalisme, Négritude) auxquels participe Roumain nous livrent de pertinents éléments pour penser la singularité de son marxisme. Nous tenons à faire du caractère hétérogène de ce marxisme une critique contre toute démarche dogmatique des œuvres de Marx et d’Engels.
Ce projet de recherche avec la Faculté d’Ethnologie (LADIREP) me permet d’approfondir l’un des moments forts de ma Thèse de doctorat, l’orientation anthropologique des grandes thèses du marxisme haïtien. Cette Thèse fait du concept d’aliénation la porte d’entrée dans le marxisme haïtien. Elle insiste sur l’écart opéré par les intellectuels haïtiens face à la tradition occidentale dominante. J’ai essayé de montrer dans ce travail universitaire comment les deux grandes discussions (La nature de la société haïtienne et l’aliénation-nègre) du marxisme haïtien fondent leurs argumentations dans l’idéal radicale de la Révolution de 1804 et les écrits anti-racistes du XIXe siècle représentés par Antenor Firmin et Louis-Joseph Janvier. Je pense que j’ai contribué aux élargissements non-occidentaux du marxisme en traitant de la spécificité de cette pensée caribéenne.

LTL : On ne peut parler de Roumain sans parler de Gouverneurs de la Rosée, de Manuel ce personnage incontournable de la littérature haïtienne. Manuel de retour de Cuba avec sa pensée Marxiste et de révolution, sûrement plongé dans le rejet du christianisme, cet Opium du peuple, n’hésite pas pourtant à participer dans les cérémonies vaudoues. Comment pouvons-nous interpréter ce geste ? En quoi ce roman pays peut-être le dévoilement de la pédagogie roumaine du marxisme haïtien ?

J.-J.C : Manuel est un personnage idéologiquement réussi chez Roumain qui, dans les dernières années de sa vie, essaie de reformuler sa conception du marxisme. Ce personnage soulève le débat sur le sujet politique dans l’émancipation des pays précapitalistes, comme Haïti. Il reflète les positions du Roumain-mature ancré dans des questions relatives à la singularité culturelle du peuple haïtien. Ce roman posthume largement rédigé à Mexico est à comprendre au regard des rapports privilégiés de l’auteur avec l’Amérique Latine qui sera plus tard avec Cuba une région d’espérance émancipatrice. Manuel n’est pas seulement un personnage, c’est un rêve. Ce personnage dépasse sa nature imaginative pour projeter un réel dans un lieu dépourvu de toutes conditions objectives mais riche en utopies subjectivantes. Le personnage Manuel haïtianisé déplace les idées marxiennes sur la religion afin de cerner certaines ambivalences occidentales. La conception de la religion du marxiste Roumain demeure, à mes yeux, un pertinent foyer discursif pour qui veut expliquer les multiples moments créatifs dans la pensée de cet écrivain-militant. Roumain affirme qu’il n’y a pas de problème religieux en Haïti, mais plutôt un problème de misère. Il précise aussi que toutes les religions valent, ce qui facilite leur analyse au crible des contradictions du capitalisme. Roumain invite quand même à repenser le vaudou dans le cas d’Haïti afin de voir ses embranchements aux modes de vie des masses populaires. Roumain exprime de véritables réserves sur la thèse marxienne selon laquelle la religion serait l’opium du peuple. Le rapport du personnage Manuel aux religions, plus spécifiquement au voudou, reflète le caractère novateur du marxisme de Roumain (et ses successeurs) qui refuse toute appropriation aveuglante de la pensée de Marx. Ses polémiques avec le Père Froisset et son recueil de poèmes Bois d’Ebène sont les contours explicatifs de cet écart avec certaines thèses de Marx et des marxismes. La démarche critique de lecture – Distillation – adoptée par les marxistes haïtiens se vérifie une fois de plus dans ce roman progressiste.

LTL : Comment voyez-vous la gauche haïtienne sur le plan de politique active du pays ? Existe-t-elle vraiment ? Est-elle à repenser ?

J.-J.C : Je pense qu’il existe une « gauche haïtienne » mais elle n’est pas dominante sur la scène politique. J’appelle la gauche haïtienne un ensemble de mouvements politiques qui se réclament des valeurs d’égalité dans un souci de justice sociale tout en procédant à une critique de l’ordre social. Cette pratique existe bel et bien dans la politique haïtienne longtemps contrôlée par des valets du capital. La gauche haïtienne doit s’organiser davantage afin de bien affronter les rapports de force et se donner régulièrement de nouvelles stratégies de lutte. Ce qui fait le plus défaut à la gauche haïtienne, c’est un discours idéologique structuré à l’aune des problèmes haïtiens. Cette gauche doit choisir ses modèles en élaborant un projet de société pluriel axé sur une critique radicale des effets du capitalisme sur l’économie haïtienne. Les documents les plus significatifs du XXe siècle (Analyse schématique 32-34 et Manifeste de la Seconde Indépendance) ont été élaborés dans le cadre de la fondation de partis politiques (PCH, 1934 et PEP, 1959). Chez Jacques Roumain et Jacques Stephen Alexis, il y avait la velléité de fixer des positions sur des questions de société. Les idéologies politiques doivent constituer l’esprit des mouvements progressistes en Haïti. Repenser la gauche haïtienne, c’est lui attribuer une pensée fondée sur l’histoire radicale de la Révolution haïtienne de 1804, de la pensée de Marx, des idéaux des mouvements paysans et des tactiques organisationnelles des communistes du XXe siècle. L’impuissance politique de la gauche haïtienne s’explique en grande partie par ce vide idéologique qui, souvent, ne la différencie pas des autres mouvements politiques.

LTL : Que devons-nous attendre de Jean-Jacques Cadet pour les dix années à venir ?

J.-J.C : Jean-Jacques Cadet s’engage dans de profondes recherches sur Haïti afin d’en faire un lieu singulier de production de savoirs. J’insisterai sur l’histoire particulière de ce pays pour élaborer des propositions réflexives relatives aux sociétés postcoloniales. La question de l’émancipation de ces sociétés appauvries par le capitalisme reste notre priorité théorique. Ma Thèse de doctorat qui sera publiée à Paris en septembre 2020 sera le début de cette aventure scientifique. Retracer l’appropriation du marxisme en Haïti, c’est penser la structure argumentative des discours des communistes haïtiens afin de croiser plusieurs modèles idéologico-politiques. J’ai deux projets de publication en perspective : un livre collectif sur l’histoire des idées en Haïti (avec un professeur de l’UEH) et un essai sur « Marxisme et ethnologie » à partir d’Haïti (projet postdoctoral).
Merci.

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