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Lettre à l’absence

Les mots servent de médium pour parler et décrire nos émotions, lourdes et pesantes, volatiles et jubilatoires, foudroyantes et salvatrices. Quelles qu’elles soient, nous essayons de nous soigner par l’écriture et la lecture de ce que le monde et la vie peuvent offrir. Comme l’amour, un sujet intarissable qui prend l’humain par les tripes et le met à nu même en période de pandémie.

Je voudrais t’écrire de mains habiles, forger des phrases à partir du langage des dieux, te peindre toute la beauté dont le verbe humain ne peut se vêtir, mais hélas c’est d’un cœur blessé, d’une âme fragmentée que je t’écris cette lettre.

Je ne sais pas qui tu es, ton nom est un luxe au-delà de mon savoir. A quoi ressembles-tu ? Je ne saurais le dire. Je ne sais point pourquoi je t’écris, mais le cœur est un fou qui jette parfois des pierres à la mer, ignorant quel poisson en bénéficiera. Alors, je préfère dire que j’écris à l’absence. Je ne sais pas vers où j’écris, mais je sais que j’écris depuis une souffrance, une plainte que je ne saurais peindre. T’es-tu jamais sentie, de là où tu lis ces lignes, déshabillée, déshabitée ? Tel est l’état de mon âme. Elle est refroidie depuis que la chaleur humaine est à craindre, depuis qu’un câlin est devenu engin explosif.
Chère Absence, ceci est une lettre d’amour qui ne sait pas dire je t’aime. Ne m’en veux pas, je porte en mon âme des éclats de tout ce qui est brisé : de baisers légers et amicaux, de câlins à assouvir le désespoir, de petits bonjours chuchotés sur la brise, de heurts accidentels dans les transports publics et de rires. Oui, mon âme est lacérée d’éclats de rire. Qui aurait cru chère Absence que des éclats de rire apporteraient tant de souffrances ? Je me souviens du rire fou de mes amis, le genre de rires prêts à fissurer la bouche, à en faire une faille jusqu’à la limite des oreilles. Je suis tombé dans des rires desquels je ne peux me relever. Ces rires qui vous font croire à la vie, au lendemain, à l’amitié et la bonté du cœur, j’en porte quelques éclats dans l’intimité de l’âme, tout me manque chère Absence.
Ceci est une lettre d’amour qui ne sait pas se taire mais se plaindre des défaillances du cœur. Cet édifice prêt à s’effondrer au moindre déséquilibre du bien être. J’ai le cœur en hibernation et l’esprit pendu à la désolation des heures. Laisse-moi chercher l’être humain dans les spectres qui s’enfuient. Comment puis-je devenir l’amour dans l’air suspicieux des yeux qui me scrutent, comment survivre à l’impression d’être passé en permanence au rayon-x. Tout ce que je vois à la place du charme qui se planquait jadis dans led recoins des regards, c’est toi Absence. Mais je ne sais comment te saisir, ta silhouette est un creux qui s’étend vers nulle part. Chère Absence, où est passée la flamme des rencontres qui dansait jadis dans le cœur des gens que je rencontrais par hasard ? Pourquoi personne ne dit plus qu’il a envie de faire la fête. Où est passé le temps des invitations aux petits bars pourris du centre-ville ?
Tu me manques chère vie. Je me souviens de ton visage, de ton expression dans la soif intense sous le soleil endiablé de Port-au-Prince, dans les petits “vakams” à l’improviste, dans la gracieuse bonté d’une bouteille de bière trop chère pour la finir trop vite. Et là, tu souriais à pleine poitrine et je tombais à tes pieds chaque jour d’un amour rocambolesque. Je me souviens de quand tu n’étais pas là, chère Absence, ou passagère, de quand je pouvais te chasser par un simple appel téléphonique, par une rencontre improvisée, ou par une danse pas trop nette sur les pistes crasseuses des BRH de Port-au-Prince. Je vis dans l’absence de cette douce sauvagerie des danses coller-serrer, ploguer-peser sur les morceaux foireux de compas dans les salles non éclairées, où des corps s’entrechoquent sans penser à s’excuser. Où est passé le temps des complicités tacites ?

Ceci est une lettre d’amour d’un cœur que le temps a blessé, qui cherche un moyen à faire taire ses souffrances, qui essaie malgré le fossé qu’il est devenu de conserver un peu d’espoir, une minuscule poussière de foi dans l’humanité. Tu finiras peut-être par gagner chère Absence, mais il y a encore du feu dans mon cœur à allumer la vie.

Erickson A. Jeudy (Le Vanitéiste)

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