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Juste toi…

Les mots servent de médium pour parler et décrire nos émotions, lourdes et pesantes, volatiles et jubilatoires, foudroyantes et salvatrices. Quelles qu’elles soient, nous essayons de nous soigner par l’écriture et la lecture de ce que le monde et la vie peuvent offrir. Comme l’amour, un sujet intarissable qui prend l’humain par les tripes et le met à nu même en période de pandémie.

Pas vraiment les rencontres avec mon directeur de mémoire, ma réflexion sur la Musique Vodou attendra, j’aurai ma licence en Psychologie plus tard, le temps est un long fleuve comme dit l’adage chinois, ou japonais, je ne sais plus
Pas vraiment mes potes de la fac, avec qui je fume beaucoup plus que n’importe autre chose, et puis on parle de femmes qui nous font baver d’amour, de jeux de hasard auxquels on prévoit souvent de ne plus jouer, de gangs-des-grands-chemins, de bandits notoires, de bandits si notoires que des panels de Radio entiers discutent avec eux lors de certaines émissions
« Allô, c’est Bandit untel
Allô, Monsieur le Bandit. Comment s’est levé ton quartier, ce matin ?
Bon, tranquille, tranquille ; posé telle une marre de café.
J’ai entendu que tes hommes ont opéré sur la Nationale numéro 1, hier après-midi.
Ce sont des rumeurs. Avec mes hommes, on était sur la 3 »
Pas vraiment les étudiantes fraîchement débarquées, belles dans leur innocence, curieuses de tout, à travers la non-conscience de leur statut, je me suis rendu « intéressant » auprès de deux-trois, leurs numéros de téléphone ne me servent pas à grand-chose, à part embellir mes contacts
Pas vraiment la nouvelle professeure de Psychométrie, je n’ai pas pris cours avec elle, mais j’aime bien me pointer dans ses séances, je peux du coup la regarder deux heures sans qu’elle n’ait à me demander l’éternel «  pourquoi tu me regardes autant ? », je ne sais pas trop ce que je lui dirais, de toute façon
Pas vraiment les danseurs qui répètent au bureau national d’Ethnologie, j’aime bien aller me mettre sur le mur-clôture pour épier leurs pas, j’aime bien les élans de leurs flancs à travers les tiges des Bambous ; ce que je préfère, c’est quand des mecs livrent rivalité de féminité aux danseuses, et celles-ci répondent avec un naturel si délicat qu’il ne laisse en aucun cas entrevoir de la jalousie
Pas vraiment les cartouches de gaz lacrymogène avec quoi, souvent, je me suis retrouvé nez contre nez
Pas vraiment les policiers, qui ont attendu jusqu’au dernier Carnaval pour réaliser qu’eux aussi, à l’instar de la population, l’ont pour un moment et bien en profondeur dans le cul
Pas vraiment les petits-pâtés baignant dans la sauce de Guirlène, ni le riz avec Lalo de Big, ni la bière de la petite mamie donnée toujours avec le sourire, ni le charme presque énervant de Frantz et de sa femme tenant à deux leur commerce de boissons gazeuses, ni le clairin de Samuel de l’autre côté de la rue, ni la compagnie de Gérald lorsqu’il me parle de sa fille en donnant quelques coups de brosses à mes grandes bottes, ni même cette dame longeant le flanc gauche de la faculté d’Ethnologie avec ses nombreux livres éparpillés tels des voyages joliment accessibles et pas chers
Pas vraiment mes autres potes de l’Ecole Normale Supérieure, avec qui je bois de la bière, qui m’en offrent une presque à tous les coups, et on parle littérature après, poèmes mangés, romans parcourus, nouvelles violées effrontément entre deux branlettes, on fume aussi, pas toujours de l’herbe
« La cigarette tue, messieurs, dis-je, des fois
– Connais-tu quelque chose qui ne tue pas ? répond le philosophe »
Pas vraiment champs-de-mars méconnu depuis trop longtemps pour que je m’en rappelle la beauté, les héros sont sales dans leurs habits de pierres, et la place des artistes est devenu prolongement du marché-Salomon
Pas vraiment cette marchande de ragoût de porc à la rue Magloire Ambroise, ni les bars incalculables poussant sauvages telles herbes dans les deux flancs
Pas vraiment les immortelles des trottoirs mal éclairés, cherchant la lumière là où elle n’est pas, et l’espoir dans un billet de cent Gourdes
Pas vraiment cette femme-étoile habitant l’angle des rues Monseigneur Guilloux et Saint-Honoré, en marge
Pas vraiment les courses pour acheter la meilleure herbe de Port-au-Prince, la capitale, ni aller toucher et humer les meilleures feuilles de tabac, de quoi rouler de longs splifs, façon Rasta que je ne suis que des fois, et à moitié
Pas vraiment les films-documentaires, les mardis à la Fokal, ni les concerts de jeudi à l’IFH, ni les vendredis-charbons dans ce bar-tonnelle à la rue Saint-Honoré, ni même les soirées Poésie à Jaden Samba, les dimanches
Pas vraiment les petites virées dans la nuit orpheline, où les chauffeurs rentrent tard pour se lever tôt, pas vraiment les petites virées sous la lune grandissante : du champ-de-mars à Delmas, de Delmas à Gérald Bataille, de Gérald Bataille à Clercine
Pas vraiment le Lock
Pas vraiment le Covid 19 fois emmerdants
Juste toi que je ne revois plus, à Move Move Tonnelle, ou à Jaden Samba, assise, bière à la main, les dreads couvrant ton fin visage, ou sur une piste, grouillant poétique sur « Bum Bum » de Yemi Alade, ou Micro en main, interprétant «  Welcome to Jamework » de Darmian Marley ou «  Redemption Song » du bon vieux Bob
Rien de tout ca, juste toi ; et au milieu de tout ce boucan, je réalise, stone, qu’il va falloir que je t’écrive tout un roman pour mieux me rendre compte des nombreuses fois où toi et moi nous sommes ratés.

Stevenson Mervil

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