Accéder au contenu principal

Thédu’20, entre nécro -spectacle et spectralité : la prestation à la rue monseigneur Guilloux

Des gens s’amassent, s’embouteillent, dans un coin d’une rue de la capitale. Là-bas, dans un hôpital pas si hôpital que ça, des journalistes couvrent quelque chose avec leurs smartphones. Vite, un cercle se forme autour d’un type qui hélait haut et fort :  » Manman m p ap mouri nan lopital sa mw menm … » . D’un coup, la rue est jonchée de malades abandonnés, de presque-morts, de bientôt-morts, de mourants, on dirait un carnage. La foule, curieuse, grandit et, stupéfiée, questionne, réfléchit, comprend : la frontière entre voir et entendre ne tient qu’à un fil, surtout quand cette vision est celle de tout le monde et, ainsi, tout-le-monde fait semblant de voir comme tout le monde. Est-ce un spectacle ? Ces gens, seraient-ils des acteurs ou des à-peine-fous ? Ce type, là haut, enchaîné est-ce un voleur? Le voilà qui se baigne dans la rue, qu’est-ce qui peut bien se passer dans sa tête ? Et cet homme allongé là, est-il un mort mort, c’est-à-dire qui fait le mort jusqu’à se croire mort et qui, ainsi, est bel et bien mort pour lui-même ou un homme véritablement mort ? Comment le savoir ? Tombé dans un monde de signifiants signifiant une réalité connue, mais pourtant à peine perceptible la foule est à ses abois et la question reste pendante. Qu’est-ce-qu’on est amené à voir ? Pourquoi des gens meurent et d’autres y assistent en silence et, même, y trouvent de quoi s’amuser ? C’est peut-être à cause d’un des effets du théâtre qu’est la catharsis et qu’on peut concevoir comme l’effet recherché par le metteur en scène à travers une théâtralisation d’un récit théâtral, c’est-à-dire un récit écrit pour être représenté, de manière qu’il puisse inspirer la pitié et la crainte chez les spectateurs. Peut-on parler de catharsis pour conceptualiser l’inaction des spectateurs devant ce qui se donne devant eux comme un carnage? Comment nommer cette crainte ou pitié qu’ils sont censés ressentir?

Il est vrai que, suivant Patrice Pavis, Bertol Brecht et d’autres théoriciens du théâtre, le catharsis est purement idéologique et anthropologique, c’est-à-dire relativiser par rapport aux systèmes de valeurs des spectateurs, mais en est-il de même pour le spectacle dont nous parlions et que nous préférerions appeler, pour des raisons que nous préciserons, spectracle? Que les spectateurs sont, en général, informés de ce qui les attendent (ils sont souvent conviés à assister à une représentation théâtrale se déroulant dans un lieu aménagé à cet effet et qui ne sera pas sans produire sur eux quelques effets) au lieu d’être abêtis et, de force, emmenés à l’abattoir pour être leur propre juge et assister à leurs propres condamnations, c’est ce qui se donne comme cadre à toute représentation théâtrale dont le but est la recherche de la catharsis. Or c’est l’inverse qui s’est présenté à nous ? Alors comment nommer une telle forme de mise en scène dans lequel le spectateur est forcé -le texte se donne comme une espèce de violence symbolique- à constater son inconscient et son ancien moi refoulé ( pour parler psychanalyse) et feindre de ne pas s’en apercevoir. Ainsi, loin d’être un simple spectateur, il incarne à la fois les acteurs et le spectacle : les acteurs parce qu’ils jouent, sans le savoir, le rôle de simple spectateur ; le spectacle, dans la mesure où il n’est pas seulement celui qui regarde jouer, mais il est aussi ce qui est joué. C’est-à-dire il est, dans le cas d’un docteur qui regarde la pièce, celui qui, faute de moyens ou par méchanceté, laisse les gens mourrir, mais qui croît, le temps de la représentation, jouer seulement au spectateur alors qu’en fait il ne fait que regarder des gens mourrir. De telle sorte qu’il s’assiste jouer son propre spectacle quotidien : regarder, avec cynisme ou impuissance, des gens mourrir. Qu’aurait-il pu faire ? Rompre le fil de la représentation pour venir en aide aux acteurs mourants ou déjà morts? Ce serait se rendre victime de l’illusion propre au théâtre où, selon les mots de Borgès, le spectateur assistant à une représentation, par exemple, de Néron croit voir agir Néron et le comédien jouant Néron se croit être Néron . Alors est-il, le cas du docteur dont il est question, en tant que spectateur, condamné à l’inaction et au ressentiment de l’effroi qui en résulte? C’est là une façon bien aux comédiens de Thédu’20 de déranger leurs spectateurs et qui n’est que l’émanation de leurs formes de théâtralisation de cette situation constante de l’hôpital de l’Université d’Etat d’Haïti qui devient ce que le rappeur D-FI nomme  » koulwa lanmò ». Car ces derniers (les comédiens) ne représentent pas (en terme de reconstitution) la situation que j’évoque, mais la re-présente, c’est-à-dire la soumet à nouveau, transformée, à la connaissance du public, le forçant ainsi, à s’en rendre compte. Ce qui ne pourrait se faire sans ce que Patrice Paris appelle l’esthétique scénocratique, incarné par le symbolisme de l’espace scénique : le carrefour de l’entrée de l’hôpital qui, à lui seul, peut rendre compte du sens de la pièce et peut-être aussi de sa situation dramatique. Il s’agit, jusqu’à présent, dans cette démarche, du spectateur comme figure centrale. Centrale, parce que le théâtre est d’abord un art de la scène et, en tant que tel, il est d’abord écrit pour être représenté.

Cette représentation est censée être faite pour des spectateurs. Ainsi ce dernier est l’élément qui donne sa raison d’être au théâtre. Celui pour qui le théâtre en tant que représentation doit signifier quelque chose. C’est, considérant, l’importance de la notion que nous avions choisi d’en parler plus longuement. Mais est-elle, sinon la seule notion importante du théâtre, mais du moins la plus importante? Nous ne pouvons répondre de manière affirmative à la question, car cela va de soi que l’acteur jouant les personnages est celui qui permet à la pièce de s’actualiser. Alors qu’en est-il des acteurs dans la représentation que nous avons évoquée ci-dessus et qui a servi de cadre à cette réflexion? En quoi les acteurs ont-ils pu accomplir, ce que j’appelle, une certaine spectralité théâtrale et, transformé, du coup le spectacle en spectracle?

Spectracle et spectralité : qu’est-ce que c’est ?

Le spectracle se définit comme un type de représentation théâtrale dans laquelle les acteurs s’effacent, pour ainsi dire, se délient de toute subjectivité/sensibilité jusqu’à n’être que le reflet du personnage qu’ils incarnent. Ainsi l’acteur doit s’efforcer d’être un fantôme, c’est-à-dire une invisibilité, une coquille du personnage qu’il joue. Il doit donc cesser d’être pour être, c’est-à-dire il doit se départir de tout ce qui le définit en tant que personnalité pour devenir personnage, c’est-à-dire un être à la fois de chair et de parole : d’où souvent une certaine forme d’exorcisme ascétique comme rituel pour rendre possible l’axe fantomatique de la représentation théâtrale. Cet exorcisme ascétique s’explique à travers un certain stoïcisme face à la douleur dans le cas de la prestation de la troupe Thédu’20. Comme s’il fallait de la souffrance pour détacher l’acteur de sa personne. Comme si l’acteur jouant le mort doit nécessairement se croire mort pour résister à la souffrance du soleil réfléchissant ses rayons le long de son corps et le sol qui y déverse sa chaleur. Concluons de cela que dans le spectracle, l’acteur n’est pas celui qui joue tel ou tel personnage, mais le personnage joué. C’est pour cette raison qu’en tant que personnage théâtrale, donc fait de chair et de parole, il doit développer une certaine résistance face à la douleur au cas où son rôle l’exige.

La prestation du groupe Thédu’20 nous a donné la plus belle illustration à travers le personnage qui, dès le début de la scène, est mort et le reste jusqu’à la fin. Et, pour réaliser cette performance, l’acteur a dû résister à la chaleur implacable d’un midi à Port-au-Prince. C’est quoi donc ce rôle ? Qu’est-ce que c’est que ce personnage qui agit par son inaction ? Peut-on réellement parler de personnage dans son cas? Voyons, pour s’en informer comment un spécialiste définit-il le personnage? Patrice Pavis, professeur de théorie et de sémiologie théâtrale à La Sorbonne nouvelle, propose une définition assez étoffée dans son Dictionnaire du théâtre, dans lequel il commence par considérer le personnage, dans le théâtre grec, comme le rôle tenu par l’auteur et insiste sur la distance entre personnage et acteur : l’acteur est celui qui exécute les actions du personnage, mais qui ne l’incarne pas. Ce qui va changer avec le temps et qui fait que le personnage a subi tout un ensemble de métamorphoses historiques, selon les mots de l’auteur. Ensuite, ce qui nous intéresse le plus, il avance que tout personnage théâtral accomplit une action. Autrement dit, le personnage est d’abord et surtout un être ( fictif) animé dans la logique du texte théâtral . Donc qu’il soit question d’un mirroir ou d’une table, s’ils n’accomplissent aucune action dans la pièce, on ne peut les considérer comme un personnage. Même dans le cas de personnage archétypal réduit à un défaut (L’Avare), une psychologie (le Misanthrope) et qui n’interfère pas dans le cours de l’histoire, on peut déjà, pour ne pas les considérer comme une exception à la règle, affirmer qu’ils sont animés, mais en plus, agissent à travers leurs discours, leurs gestes etc. Peut-on remarquer de tels caractères chez le « personnage » en question ? Sur ce point, on peut affirmer que la troupe du Thédu20 complexifie la tâche déjà complexe des spécialistes du théâtre. Ainsi nous leur laisserons s’en occuper.

Lire aussi : Tout ou presque sur le concours de nouvelles : Écrire nos droits pour réapprendre à vivre

Pour aborder un autre point dans notre tentative de conceptualisation du spectracle en tant que forme de représentation théâtrale. En fait, étant donné que le spectracle est surtout du domaine de la scénographie, de la mise en scène, il faut voir comment l’espace scénique, dans une perspective scénocratique, peut nous aider à rendre intelligible ce concept. La scène se trouvait à une intersection, un carrefour entre deux rues : la rue Monseigneur Guilloux et la rue Saint Honorée. L’espace scénique n’étant pas délimité, toute frontière entre représentation et réalité, entre acteur et spectateur, s’estompaient ; on ne sait qui est acteur et qui est spectateur. Si ce type est bien mort ou si cet autre est vraiment mourant. Tout système de référencement, toute forme d’intelligibilité, toute forme de codification, de systématisation se révélaient impossible ou presque durant les premières minutes. La troupe Thédu20 a une façon bien à lui de s’amuser de notre délire vilairien de tout savoir, tout comprendre, tout prévoir. D’où une autre dimension de la spectralité qui est celle de se constituer, en tant que représentation, comme superposer au réel jusqu’à brouiller toutes les pistes de celui-ci. Voilà comment, sur un mode intuitif, nous appréhendons la prestation, vraiment fameuse prestation, de la troupe Thédu20.

Emile Stevenson

Catégories

Idées

Étiquettes

, ,

Le Temps Littéraire Tout afficher

Magazine d'art, de littérature et des idées

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :