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Par amour, je ne sortirai pas vivant de ce confinement

Les mots servent de médium pour parler et décrire nos émotions, lourdes et pesantes, volatiles et jubilatoires, foudroyantes et salvatrices. Quelles qu’elles soient, nous essayons de nous soigner par l’écriture et la lecture de ce que le monde et la vie peuvent offrir. Comme l’amour, un sujet intarissable qui prend l’humain par les tripes et le met à nu même en période de pandémie. Nous vous invitons à lire ces textes qui portent à l’âme un coup de massue, un vent de désir de distances et de manques.

Cela fait déjà trois semaines que je suis enfermée entre ces quatre murs. Ce n’est pas cette saloperie de virus qui me tuera, je vais mourir de suffocation dans cette chambrette de quatre mètres carrés où nous nous sommes entassés comme des sardines : Les enfants (ils sont trois), Georges et moi. A la radio, ils parlent de satanés gros-mots : confinement, isolement, distance sociale et d’autres vocabulaires qu’il n’est pas donné à une pauvre malerèz comme moi de comprendre. Des fois, Georges, quand il ne trimballe pas sa vieille carcasse dans tous les bordels de la ville, me les explique. Mon homme est un « save » pour avoir eu son certificat. Il connait de gros mots et peut parler français comme un rat des égouts de Paris. Avant-hier, il m’a expliqué la distance sociale. Il m’a dit que c’est un concept philosophique. Il a dégobé un tas de truc pour finalement m’expliquer comment je dois me comporter au marché. Il m’a dit que je dois éviter les gens, de ne pas trop les approcher et de faire en sorte qu’ils gardent une certaine distance vis-à-vis de moi. Je me demande comment je vais faire pour entrer ce foutu concept philosophique dans la tête de ma commère Mérilia, elle qui adore chuchoter à mon visage tous les ragots du marché. Mérilia est en effet le télédjòl du marché. C’est une radio cassette qui enregistre parfaitement tous les zens. Georges, mon homme, n’est pas un mauvais homme, bon c’est vrai qu’il est un peu paresseux, et adore un peu trop la bouteille. Certaines fois, il est méconnaissable en rentrant. Il barbouille du n’importe quoi et veut frapper tout ce qui bouge. Un soir, il a failli faire de Lysette, la petite dernière, sa première victime en lançant dans le noir sa bouteille de tafia. Bon ! Que veux-tu que je fasse ? Tu connais un homme ici qui ne tient pas un peu trop à sa bouteille ? Qui ne vous confond pas, quand cela lui chante, avec n’importe quel meuble de la maison ? Le mari de Mérilia, Acélhomme avait failli lui ôter la vie il y a quelques années. Il lui avait balancé à la figure une chaudière vide. Pour info, Merilia avait perdu ses deux canines. Mais elle est toujours une belle femme créole, ma commère Mérilia. Tête chargée ! Tu es obligée. C’est ton homme malgré tout, il t’aime sinon, à l’heure qu’il est, il serait dans les bras d’une autre m’avait balancé ma mère quand enfin je lui ai fait part de ma situation. Et surtout c’est un « save », ce genre d’homme qu’on ne trouve pas partout à Fonds-Cochon. Résigne-toi ma fille ! Penses-tu que ton père était toujours ce vieil homme inoffensif qu’il est devenu maintenant ? C’est que le temps a eu raison de lui. Va t’occuper de ton homme cocotte ! Pou le méyè et pou le pi, poursuivit-elle d’un ton désabusé. Depuis, je m’occupe de mon homme. Des fois, c’est tellement douloureux que je rêve de la mort comme une panacée qui mettrait fin à ce supplice. Mais, il m’aime, mon homme sinon il ne serait plus là à me créer un monde invivable. Depuis que le gouvernement nous a exigés de rester cloitrer entre ces murs, je me sens dans une prison qui se transforme progressivement en enfer. Je suis confinée avec un homme qui m’aime trop et qui finira un jour par me tuer d’amour. Quelle couleur aura mes jours quand la mort est omniprésente ? J’aurai le choix de mourir entre ces murs d’un amour inconditionnel ou dehors d’une saloperie de virus. On sait que le choix est une lueur quand choisir est le reflet de chemins qui vous mènent coûte que coûte à Rome. Dans mon cas, c’est la mort qui m’attend. Ma certitude, par amour, Je ne sortirai pas vivant de ce confinement.

Roberto Louis CHARLES

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