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Lettre à la Choubouloute

Les mots servent de médium pour parler et décrire nos émotions, lourdes et pesantes, volatiles et jubilatoires, foudroyantes et salvatrices. Quelles qu’elles soient, nous essayons de nous soigner par l’écriture et la lecture de ce que le monde et la vie peuvent offrir. Comme l’amour, un sujet intarissable qui prend l’humain par les tripes et le met à nu même en période de pandémie. Nous vous invitons à lire ces textes qui portent à l’âme un coup de massue, un vent de désir de distances et de manques.

Je m’ennuie.

Je ne sais pas s’il faut t’écrire des mots ou seulement t’envoyer de l’encre aux odeurs pures comme tes yeux. Je ne sais pas s’il faut écrire un mot ou une phrase. Ou peut-être une envie des silences isolés. Je n’ai pas envie de te dire la même chose que tout le monde, je n’ai pas envie non plus de te dire que tu me manques, tu le sais déjà. On n’écrit pas l’évidence. On se voit pas. Et je m’ennuie, exagérément. Pas parce que je reste chez moi, tu sais bien que j’aime rester à la maison. Mais je m’ennuie. Je m’ennuie de ces fauses nouvelles qui circulent sur les réseaux sociaux. Ici, la rumeur a le même visage que la vérité. Elles se ressemblent parfaitement. La rumeur est une vérité qui ne dure pas, c’est un signe annonciateur. Tout le monde devient, l’espace d’un cillement, des donneurs d’informations. On sait tout en même temps qu’on ne sait rien. Sauf qu’on sait qu’il faut se laver les mains. On se lave les mains. Je me lave les mains. Hier, j’ai passé toute la journée à écouter cette chanson qu’on aurait dû composer ensemble, « La chanson des vieux amants » de Brel, je me demande si on aura le temps de devenir vieux. Est-il possible à un homme ou à une femme de vieillir au coeur de la rumeur ? Ça je ne le sais pas. J’ai écouté aussi la chanson que tu n’aimes pas, celle qui parle de la mort, tu n’aimes pas parler de la mort : pour toi mourir n’est pas un sujet à faire débat. D’ailleurs, ton personnage préféré c’est Meursault, tu l’aimes pour son indifférence, sa froideur, son laxisme, oui laxisme comme tu aimes tant dire, face à la mort. Moi, si j’aime Meursault, ce que tu sais aussi, ce n’est que pour sa description de Paris. Revenons. J’ai écouté Le Moribond. Je vois qu’il n’est pas moins difficile de mourir au printemps que de partir en laissant derrière soi les roses fraîchement coupées. Il suffit de voir ce qui passe en Italie pour se l’imaginer. Il est plutôt dur de mourir au printemps en même temps et partout. Aussi bien qu’il est dur de mourir sans dire adieu. Sans s’excuser auprès de la personne avec qui on partageait jusqu’à son ombre. Partir sans donner d’adresse. Maintenant, on meurt de façon isolée. Je m’ennuie de tout ça : des gens qui meurent sans pouvoir regarder pour une dernière fois la couleur des yeux d’un (e) proche. C’est dur de mourir sans avoir des mains pour nous aider à nous fermer les yeux, à nous croiser les mains sur le cœur. L’élégance de la mort ne réside-t-elle pas dans l’adieu? Voilà je ne sais pas s’il faut t’écrire un mot. S’il faut t’écrire un mot, je t’écrirai des mots qui peuvent se donner des câlins, des mots qui portent des cache-nez, des mots isolés. Je t’écrirai aussi des mots comme confinement, isolement, quarantaine. Et puis, après, je t’écrirai des Je t’aime sans masques et sans ratures.

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