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La gravitante de Janine Tavernier

Ce second roman de Janine Tavernier reste dans les lignes des sujets traités antérieurement par son auteure : l’injustice du monde, le règne terrible du patriarcat et le combat des femmes pour leur pleine et entière acceptation en tant qu’être devant jouir des mêmes droits et devoirs que tous les êtres humains. La polyphonie du roman nous donne à comprendre les rapports de force qui peuvent se construire entre deux êtres humains juste pour une différence de sexe. Le sexe justifie-t-il la domination de l’autre? Comment se sortir des pages d’histoire qui nous placent aux marges quand on est sensé être le sexe faible? La question de la lutte des femmes et des rapports de sexe reste déterminante dans le travail de Janine Tavernier.

Le roman La gravitante est le récit d’une femme, -Marie Hortensia Désilius dit Ticia-, violée et abusée qui gravite successivement autour de plusieurs hommes. De Port-au-Prince à New York, les hommes ne changent pas forcément leur rapport à l’autre sexe : subtilement ou ouvertement, ils restent des prédateurs, des bourreaux. Cette histoire de domination qui a commencé à Morne Hôpital prendra fin totalement dans ce même espace, une symétrie qui articule le roman comme une partition douloureuse certe mais captivante.

Marie Hortensia Désilius est une paysanne. Elle gravitera toute sa vie jusqu’à une révolte à la fin du roman autour d’hommes qui auront des incidences sur son devenir d’une façon ou d’une autre. Violée par un macoute-voleur alors qu’elle dormait dans la boutique de Mme Lamercie ; dans son périple à New York, elle verra les hommes rentrer et sortir de sa vie sans lui demander quoi que ce soit. Elle racontera son histoire avec une certaine humour noir, un sarcasme qui rend un tantinet supportable des scènes d’abus, de viol ou la passivité de Ticia qui pourrait exaspéré-e le-la lecteur-trice. Sa narration des faits montre une finesse d’esprit que les personnages masculins pensent être impossible chez une femme dite paysanne. Après la mort d’un des deux garçons dont elle s’occupait, elle trouvera le moyen de recommencer à se reconstruire en tant que personne dans ce lieu qui demeure malgré tout un chez-soi, en parlant de Fessa, lieu de sa naissance à Morne Hôpital.

David est le copropriétaire de l’usine où travaillera Ticia pendant un certain temps, et aussi celui qui abusera sexuellement de cette dernière avant de se convertir en une sorte de père autoritaire pour Ticia. De l’acte au repentir, il reste que les rapports restent viciés. David poussera Ticia vers les études, ce qui semble être une bonne chose, il paiera ses factures, mais choisira un futur mari à Ticia avant de déménager sans la consulter. Suffit-il de se repentir et d’aider (comme on veut) pour réparer l’autre? Et l’autre dans tout ça ? La volonté ne suffit pas toujours à changer notre vision préétablie des choses.

Lucien est cet homme de la ville, des hauteurs de Port-au-Prince, de Pétion-ville plus précisément qui ne pourrait épouser une femme comme Ticia que par obligation, que par opportunisme. Un blanc américain comme David n’aurait pas pu comprendre l’immense fossé de préjugés qu’il pouvait y avoir entre un habitant de Pétion-ville et un autre de Fessa malgré le peu de distance. En dehors des barrières préjudiciables, Lucien aura attendu deux ans et neuf mois avant de quitter Ticia pour une histoire-excuse d’infertilité de cette dernière. Que peut-on attendre de l’autre quand le seul rapport de près que nous avons est un labourage du bas ventre avec une violence de taureau qu’on a mis en furie et qui charge?

Samy est cet enfant qui est au centre du début de changement de position dans les rapports à l’autre sexe de Ticia. Si dans un premier temps, lui et Pacco n’étaient que des sources de revenus pour Ticia comme l’ont été les autres hommes, à la mort de Pacco et à la suite de la défense de Ticia que fait Samy au tribunal, les rapports évoluent. Un amour filial nait, une famille se constitue. Samy deviendra médecin et accompagnera Ticia à Port-au-Prince pour son projet d’école à Fessa.

Claire est cette amie qui cherchera avant sa mort prochaine à aider Ticia à avoir un autre rapport avec elle-même, loin de cette passivité tenace, loin de l’inactivité morbide. Elle fera rentrer deux enfants dans la vie de Ticia : Pacco et Samy. Elle sera la seule véritable amitié sans a priori dans la construction du récit.

La gravitante est ce roman qui s’inscrit dans une perspective de donner à voir les rapports de forces et d’inhumaines conditions qui se tissent entre les deux sexes, c’est un roman qui dénonce l’infantilisation des femmes, l’usage du sexe comme territoire d’affirmation de son pouvoir, de sa dictature. Les diverses épisodes vécues par Ticia, où ses hommes interviennent et repartent, permettent de suivre l’évolution de cette jeune femme qui aura été pendant une grande partie de sa vie une sorte de pantin.

La polyphonie du roman exprimée, par exemple, par un double narrateur (externe et interne) crée une richesse dans le discours, le filage des personnages autour desquels gravitent Ticia est un tableau qui permet de voir, quand on prend de la hauteur, l’ampleur des tares et des travers de nos rapports. Le fait par Ticia de faire de cette utilisation que font les hommes de son corps une opportunité de subsistance, constitue une transgression en ce sens où elle remet en jeu les normes de la prostitution classique.

Wilbert FORTUNÉ


CP : Leonel Almada

Poétesse, romancière et universitaire, Claire Janine Tavernier Atterbury est l’auteure de deux romans : La gravitante (2007) et Fleurs de muraille (2000), d’un essai Une Tentative de morphologie du conte haïtien suivie d’une analyse psychologique, de nouvelles et de plusieurs recueils de poèmes dont Ombre ensoleillée suivi de Splendeur (2014), Sphinx du laurier rose (2010), etc. Toute son œuvre est un chant pour un monde plus juste et d’amour où les femmes vivraient enfin leur vie au lieu de la souffrir. Elle a enseigné la littérature à l’Université de Californie à Davis.

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