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Jacques Steven Prioly et Ti Nèg signent respectivement «Les cendres du temps» et «?», deux recueils de poésie

Double interview|• Ce samedi 15 février 2020, vers 10 heures du matin, Jacques Steven Prioly et Tinèg signeront au restaurant Beau de la rue Nicolas leurs premiers recueils de poésie. En prélude à cet événement, Le Temps Littéraire vous présente une double interview qu’il a eue avec les jeunes auteurs dans laquelle ils mettent l’accent sur leur expérience d’écrivain et sur l’esthéticité de leurs œuvres. Une occasion aussi pour lancer une invitation à tous les férus de la chose littéraire. |•Rencontres.

1-Le Temps Littéraire : Messieurs, vous êtes deux jeunes poètes qui présentent pour la première fois leurs oeuvres au grand public. Qu’est-ce qui vous a poussé à faire le saut de la publication ? A quel moment vous vous êtes dits  »nous sommes enfin prêts »?

Jacques S. Prioly : J’ai longtemps récusé l’idée de devenir un « poète » au sens où l’on veut bien l’entendre par ici, dans notre pays. Quand le soi-disant poète n’abuse pas de ce statut bien prétentieux, d’autres gens lui attribuent de misérables qualités. Comme quoi, l’œuvre poétique ne peut être que prétentieuse ou misérable. Il existe ceux qui, à travers leur vers, jettent réellement de la poudre aux yeux de leurs lecteurs, qui tracent volontairement une ligne de démarcation entre eux, poètes, et les lecteurs, profanes.  Je me vois souvent mal dans la peau d’un prétentieux. Comme je m’approprie également très mal tous les misérables corollaires qu’on tend à coller à la peau d’un prétendu poète.
J’ai longtemps partagé mes vers, au même titre que mes autres expériences personnelles, avec ceux qui comptent pour moi. J’ai souvent permis à d’autres gens de lire ce qui me passe par la tête après une manifestation populaire, après une chaude nuit en plein cœur des rues de la ville de Port-au-Prince. J’ai souvent partagé ce qui me surprend le cœur, qui prend d’assaut mes sentiments et mes émotions quand une quelconque forme de beauté se dresse devant moi comme une porte ouverte sur l’éternité. J’ai souvent utilisé l’espace des réseaux sociaux pour délimiter ma poétique par rapport aux autres.
Aujourd’hui, je publie juste comme ça. Sans calcul. Je ne sais si c’est le bon moment. Mais au moins je sais que je le fais.

Tinèg : Au fait, l’écriture est une pratique que je cultive depuis l’adolescence, et au départ, publier n’a jamais fait partie de mes préoccupations. J’écrivais juste pour exister, pour ne pas mourir, ne pas me perdre dans ce pays mangeur d’hommes. Pour crier ma rage. Pour dire ce que je ne peux conter aux autres ; ces paroles qui tournoient dans ma tête de fou.
Maintenant, pour revenir à ce qui concerne la publication, mes amis, proches, moins proches, qui ont toujours eu une foi inébranlable en moi, ne se sont jamais lassés de vanter les mérites de ma plume, qui selon eux, ne méritait pas de rester confinée dans un espace aussi restreint que mon calepin ou mon cahier. Puis, avec le temps, j’ai fait des rencontres de plus en plus intéressantes qui ont commencé à définir de par elles-mêmes le chemin que prendrait ma plume.
Et c’est là que j’ai compris que ma plume cesserait d’être un simple outil thérapeutique pour calmer mes nerfs et qu’elle embrasserait la cause des sans-voix pour dire leurs malheurs. Pour toucher un maximum de gens, il fallait donc que mes écrits aient une tribune, une certaine visibilité. D’où cette première publication ; la toute première d’une longue chaîne à venir.
Et j’avoue que je ne connais aucun moment où je me dis que l’œuvre est achevée, que je suis prêt. Tout ça pour dire que si je ne publie pas ce recueil rapidement, je vais trouver des choses à y défaire.

2-Charles Baudelaire dans «l’artiste » précise que : « la poésie n’a pas d’autre but quelle-même » tandis que dans «Les misérables» Victor Hugo nous dit que « la poésie d’un peuple est l’élément de son progrès ». Voilà deux voix tout-à-fait discordantes. L’une se basant sur une certaine autotélie de la poésie, l’autre sur un rôle social de l’oeuvre. Dans quelle lignée placeriez-vous votre œuvre?

J. S. P. : Je ne vais pas jusqu’à admettre qu’il soit véritablement question de deux voix discordantes. Le but de la  poésie, en étant elle-même, n’exclut pas nécessairement le fait qu’elle puisse être l’élément de progrès d’un peuple. Il importe de préférence de ne point jauger l’œuvre poétique comme simple œuvre. Toute poésie, selon moi, témoigne d’une vision du monde, de la place de l’homme dans l’univers, d’une position politique et épistémologique sur la vie en général. La poésie qui est poésie pour elle-même est un mirage, un discours creux. La notion de progrès est également elle-même farfelue et floue. Le mieux est de toujours être conscient de ses choix quand on arrange ses vers. Comme je suis conscient d’être beaucoup plus un sujet politique qu’un poète. Je voudrais que ma poésie libère plutôt que d’être simplement belle pour elle-même, en elle-même. Toutefois, le beau peut se joindre, d’ailleurs il se joint toujours à la liberté.
 

T.N.:
Ma plume ne peut se désengager meme si elle le voulait. Je porte en moi une cause, une souffrance multiséculaire, et aussi cette plaie ouverte qu’est la misère, donc il n’y a pas moyen que je devienne parnassien (l’art pour l’art) et que je me mette à débiter n’importe quoi juste au nom du beau. Entre l’homme (moi) et ses écrits, il n’y a aucune différence. J’écris comme je vis. Et mon existence n’est qu’un long combat avec des jours plus agités que d’autres.

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Page Facebook de Jacques S. Prioly

3-LT: Jacques Steven Prioly, votre oeuvre a pour titre  »Les cendres du Temps ». Quel rapport entretenez-vous avec le Temps ? Pensez-vous qu’il n’y a pas une certaine intemporalité dans l’oeuvre poétique ?

J S P: Le temps est pour moi une chose dont il m’est impossible de parler avec aisance malgré mes nombreuses lectures. Dans mon imagerie, je le vois comme un géant qui parfois nous écrase et d’autres fois nous élève à une hauteur insoupçonnée. Je le vois tantôt comme un allié tantôt comme un monstre. Il me terrifie et me rassure en même temps.
Je ne crois pas qu’il existe réellement un but, un point de départ, ni un point d’arrivée quand on veut parler du temps. Je me retrouve assez convaincu quand je pense que le temps a une fonction circulaire et non linéaire, que les choses passées sont encore présentes et qu’elles arrivent déjà dans le futur. Le temps brûle toute chose. On livre un combat  au temps. On le défie. Certaines choses sont brûlées dans des moments précis du temps. Pour des raisons diverses et justifiées. Des pneus. Des bibliothèques. Des émotions. Des sentiments. Des joies. Des peurs. Des incertitudes…
Les cendres du temps, c’est bien cela.
 

4-Tinèg, vous nous avez laissé le champ libre avec pour titre uniquement ce fameux point d’interrogation  »? » Qu’est-ce qui est à la base de ce choix ?

T.N. : Mon recueil s’intitule « ? », c’est la manière dont se termine une question écrite. Or toute ma vie n’est qu’une suite d’interrogations les unes plus ambiguës que les autres. Je ne voulais donc pas de mots pour titrer le recueil, car aucun mot ne peut décrire l’indicible. C’est une œuvre que je livre aux lecteurs, à eux de lui trouver d’autres titres qu’ils jugeront appropriés (rires).

Page Facebook de Junior Albert Augusma dit Tinèg

5-LT: Un dernier mot afin de convaincre le grand public à faire le déplacement?

J.S.P. : Je voudrais bien que le public puisse me convaincre au moins d’une chose : qu’il lise des papiers qui affûte leur sens critique et leur recherche du beau. Pour ce qu’il est de leur déplacement ce samedi 15 février, je n’en sais pas grand-chose.

T.N. : Que vienne qui veut ! J’avoue que ça me plairait bien d’avoir un public nombreux et friand de livres, mais je n’écris pas juste pour ceux qui vont venir à la vente-signature, mes mots sont aussi un cri à l’oreille de la postérité. Donc je ne ferai aucun plaidoyer pour convaincre quiconque de venir me supporter. Que viennent ceux qui veulent !

Propos recueillis par Roberto Louis-Charles

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