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Dire la faille : Je n’ai pas souhaité qu’il pleuve

10 ans plus tard. Les blessures sont encore à vif. Les failles nous traversent de part en part, nous colmatons en espérant que cela tienne. Le souvenir des disparus est, semble-t-il, le seul réconfort des vivants. La littérature tient lieu de thérapie, nous avons voulu donner un espace où l’expression de ces rivières mal contenues était possible et réparatrice. Il s’agit de failles énormes, fruits de traumatismes pérennes. Ces personnes ont répondu à notre appel et nous les remercions de cet acte d’amour. Ils partagent avec tout un chacun leur ressenti dans des mots de sang et de larmes. Stevil Mer de Son se livre ainsi à nous.

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Kaki,

Je n’ai pas souhaité qu’il pleuve, ce soir-là, je m’en rappelle en me perdant dans les yeux doux de cette fille sur la poitrine de qui est tatoué «  Adrienne », peut-être parce qu’elle porte la marque du Goudougoudou dans sa chair, elle vient de me montrer un petit trou dans le mitan de sa tête, riant telle une fillette face à un souvenir heureux et récent, «  je suis une immortelle » me dit-elle, elle qui n’a pas même pas lu le roman de Mackenzie Orcel, elle me passe le joint, et avec lui mes propres souvenirs, cela envahit mon être telle une belle bouffée d’air frais, un air parfumé, disons comme celui qui émanerait d’un bon hareng sel en train de frire, et les effluves m’amènent à me rappeler avoir passé la nuit à regarder les étoiles, à les compter, ou dessiner plein de fresques géométriques quand je ne dormais pas, il y avait toujours une voix pour crier « Jésus » plus fort que les autres, cette voix-là me réveillait à tous les coups, plus que les grouillades de la terre, ces grouillades qui allaient et venaient en soutirant à chaque fois plaintes et supplications aux chrétiens-vivants, « c’est la terre qui reprend place » disaient certains là où d’autres larguaient tout sur le dos de Jésus, les étoiles entre-temps me contaient d’autres histoires, je n’ai fait que les épier quand je ne dormais pas, ou quand je n’essayais pas de revenir dans les bonnes grâces de ma petite amie à l’époque, elle m’a quitté et ne m’a plus adressé la parole jusqu’à ce soir où je n’ai pas souhaité qu’il pleuve, je t’en parle parce qu’on parle très peu de ceux et celles qui se sont aimés ce soir-là, comme si, «  pas de place pour l’amour » se disait-on, pas de place pour les tremblements du corps quand la terre déjà partait en posture convulsive, on préfère en tout temps parler de bétons, jamais poussière aura pris autant de place sur le visage et dans le cœur des gens, je me rappelle aussi avoir pris sa main dans la mienne, puis on a timidement joué aux doigts tout en se souvenant de nos jours heureux, pendant une seconde ces souvenirs nous ont fait sentir vieux dans nos têtes de gamins de dix-sept ans, et on a eu la décence d’imaginer le pire, que la terre ouvre grande sa gueule et nous engloutit à travers sa salive salée, d’ailleurs déjà nous parvenaient entre vagues de prières et de prophéties, des images de la mer qui remonte à la ville, balayant les décombres des grandes maisons fatiguées de se tenir, des images chassées vite fait puisque la contre-rumeur est arrivée aussitôt, à la différence de celle de la mort d’Anastasia, laquelle a passé trois jours sous un tas de bois d’une gingerbread énervée par les secousses, elle avait douze ans, n’avait pas encore ses premières règles, ni fait graver le nom de sa mère au-dessus de son sein droit, elle me refait les yeux doux, attendant ma passe, je lui tends le joint et lui fais une caresse subtile du bout du doigt, elle doit sentir le contact léger de ma chair, ses yeux me le disent, elle les écarquille et me braque, « il y avait deux filles à côté de moi » dit-elle, les poumons ayant encore la fumée de sa tirade, elle était au milieu des filles et a vu leur lente traversée, elle ne parle pas de sa peur, ni de la douleur du tas de bois sur elle, sa cicatrice me paraît donc plus un trophée qu’une empreinte de souffrance, les filles autour d’elle étaient sœurs, elles se battaient quand la terre a tremblé, et elle a quitté chez elle justement pour aller les regarder se battre, sa maison à elle n’a rien eu, elle aurait pu connaître la même fin de chanson que les sœurs, ses voisines avec qui elle a grandi, joué, rêvé de monde meilleur, et cette pensée la fait rire
«  pourquoi, lui demandé-je
certains sont morts en regardant Frijolito, répond-elle, pire, en allant regarder le feuilleton dans leur voisinage, et moi l’ai échappé belle suite à une rixe de famille, et ça de la plus belle des manières »
et ce sont maintenant nos rires qui partent en rafales merveilleuses tels des milliers de pétards, en me passant le joint elle me fait penser à tous ces gens qui ont perdu proches, membres et/ou biens, eux n’avaient finalement que deux choix, soit pleurer la mort, soit rire de la vie

Kaki, ton petit-fils.

P.–S. Ma petite amie et moi nous sommes aimés effectivement ce soir-là, mais elle m’a encore quitté au lever du soleil, et quant à la pluie, on n’a pas trouvé goutte pour faire remède

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