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Dire la faille : Je n’ai pas pansé ma blessure

Série 3 : 10 ans plus tard. Les blessures sont encore à vif. Les failles nous traversent de part en part, nous colmatons en espérant que cela tienne. Le souvenir des disparus est, semble-t-il, le seul réconfort des vivants. La littérature tient lieu de thérapie, nous avons voulu donner un espace où l’expression de ces rivières mal contenues était possible et réparatrice. Il s’agit de failles énormes, fruits de traumatismes pérennes. Ces personnes ont répondu à notre appel et nous les remercions de cet acte d’amour. Ils partagent avec tout un chacun leur ressenti dans des mots de sang et de larmes. Sandra Plantier se livre à nous.

Peinture par Danielle Cabero

Je n’ai pas pansé ma blessure. Je l’ai pensée comme dernier lieu possible de ma porosité perdue. Dans ce monde qui n’est plus monde, c’est là un moindre mal. Une dernière chance. C’est là une dernière porte possible. Où accueillir aujourd’hui le vivant si ce n’est là où cela fait mal ? Où faire une place à ce qui nous entoure si ce n’est là où en nous aussi, cela saigne et cela brûle ? Où cela hurle et cela se tait, se contracte, disparaît ?

Accepter les blessures, les écorchures et les fêlures. Même si cela signifie de ne plus sonner juste dans le concert des foules. Accepter nos failles et les laisser respirer. Etrange tectonique que celle qui nous bouscule ainsi, sans crier gare, par accident, et laisse derrière elle cet interstice, cette vacuité infime qui est transformation complète. La faille n’est pas sillon. Elle n’est pas ce petit creux que l’on trace, pour (se) cultiver, pour (s’) approfondir. Elle n’est pas ce chemin qui en nous, enrichit, augmente. Elle est cette fracture, cette déchirure qui fragilise, qui rend vulnérable. Y faire une place, sans l’occulter, sans l’oublier, sans l’obstruer, c’est chose difficile. Car ces failles intérieures même imperceptibles nous ouvrent à tous les vents, nous exposent et nous arrachent toute possibilité d’un refuge.

L’heure n’est plus aux temps heureux d’une porosité paisible, d’une coexistence pacifique. Cela, nous l’avons piétiné depuis longtemps et mis en lambeaux dans notre mise en valeur. Nous en avons profité. Au sens premier du terme. L’avons exploité. Approprié. Capitalisé. Et nos forteresses individuelles et collectives sont autant de pièces fortes pour contenir ces trésors. L’heure n’est pas pour autant au conflit ouvert même si les vents violents et les tempêtes font rage. Même si les inondations, les incendies se succèdent. Ce ne sont là malheureusement qu’attaques bien légères pour faire vaciller nos donjons et nos convictions. Non, l’heure est aux fantômes, aux ombres gémissantes, aux êtres mourants. C’est ainsi. S’ouvrir aujourd’hui au monde, renouer les fils déchirés qui nous relient au vivant, c’est se prendre son agonie en pleine tête. C’est se retrouver envahi, submergé par la montée lente mais si sûre des eaux noires des grandes extinctions. Sans doute serait-il bien plus facile de se voiler la face, de se murer davantage. Quand bien même le château est hanté.

Mais les fils doivent être retissés, les ponts reconstruits, les mains retendues.
Mais les failles doivent rester ouvertes, les coups douloureux et les blessures saignantes…
Etrange paradoxe, étrange chemin que celui-ci. Plus proche du filin casse-gueule du fil-de-fériste que de la promenade de santé. Il faut croire aux failles comme lieu possible de l’invention d’un autre monde, un monde qui serait respiration, un monde qui serait relation. Il faut croire aux blessures comme lieu et moyen de la restauration de notre lien aimant avec le monde. Un peu comme si les points de suture de nos plaies intérieures pouvaient aussi être points de couture pour les lambeaux du tissé que devrait être le vivant. Avec ses joies et ses peines. Ses chants d’oiseaux et leur absence : ce des-enchantement qui est en marche.

La faille est là, aussi, autour de nous. Plus qu’ouverture, elle est abîme, trou noir, matérialisation progressive de la disparition. Bouche ouverte sur un cri de silence.

La faille est là aussi, au cœur de notre monde, de ce système étrange qui promettait croissance, paix et prospérité et de fait, a failli. Le monde est en faillite et la faille qui le fracture est brèche ouverte dans la coque d’un Titanic réputé insubmersible. Le naufrage a déjà commencé.

Nous avons failli. Peut-être. Peut-être avons-nous en effet failli réagir à temps. Failli nous y mettre. Failli profité de cette faille grandissante pour construire autre chose, pour inventer un autre monde, pour élever des ponts qui enjambent l’abîme et des passerelles qui relient les tours d’ivoire d’êtres de plus en plus esseulés. Nous aurions pu transformer le séisme en cours en simple faille spatio-temporelle et renvoyer l’anthropocène dans les profondeurs d’ères géologiques oubliées.

Tout autour de moi, le monde défaille. Et loin de vaciller, de laisser tomber, de renoncer, je résiste. Je m’arcboute. Sans pour autant fermer les yeux. Sans pour autant serrer les poings, ni sceller mon cœur. La grande exigence est celle de la lucidité. Ne pas s’aveugler pour éviter la souffrance. Ne pas désinfecter la plaie, ne pas cautériser la faille. Vivre à cœur ouvert. A corps et à cris. Transpercée à chaque instant par la double lame du réel, beauté déchirante car en même temps agonisante et accueillir cela à pleines mains comme braises incandescentes.

Il faut dire la faille. Il faut dire les failles. Il faut oser plonger au plus profond de soi, crevasse-crevure qui ne cache rien, meurtrière à la hache qui ne filtre rien. Il faut oser ouvrir le défendu regard, exposer-exploser ses munitions d’égo et mettre à sac les discours creux, les discours-fleuves qui ne protègent d’aucun raz-de-marée. Explorer le filon qui file sans rien rapporter. Exfiltrer les planqués, qui, mine de rien, épuisent les sols et ravagent les lointains. Il faut tremper la plume dans ce magma visqueux pour oser dire, hurler, écrire. Ce qui grouille et ce qui râle, ce qui gronde et ce qui déraille. Tendre la main et fouiller, au risque bientôt de ne plus rien saisir…

Sandra Plantier

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