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Rolando Étienne : « Je suis venu au théâtre par un chemin de travers. »

Entrevue |Le Temps Littéraire vous invite à rencontrer un homme qui a suivi le festival Quatre Chemins pendant 16 ans et qui a participé au festival pendant plus d’une dizaine d’années. Son parcours et son regard sur le théâtre nous invitent à nous plonger dans des pages d’histoire. Partons à la rencontre de Rolando Étienne.

CP : Page FB de Rolando Étienne

1- Vous un spectateur du festival Quatre Chemins depuis 16 ans, quelles sont vos impressions sur les différentes éditions du festival ?
Rolando Etienne : Je voudrais répondre à cette question en divisant les 16 ans du festival en 3 moments : d’abord de 2003 à 2005, ensuite de 2006 à 2010 et enfin de 2011 jusqu’à aujourd’hui.
De 2003 à 2005, le festival se cherchait, ce n’était pas encore quelque chose de parfaitement orchestré vu que le festival s’est construit à partir du néant, il fallait travailler sans salles de spectacle, -la salle de la Fokal a été inaugurée en 2003 avec le spectacle Service violence série-, on ne pouvait jouer qu’à l’Institut Français en Haïti et chez les sœurs de Sainte Rose de Lima à côté de la salle de la Fokal. A ce moment, il y avait très peu de financement. Le festival était dirigé par des belges et un ensemble d’intellectuels haïtiens. Il faut aussi signaler l’aide de Forum El Dorado de 2003 à 2005 au Festival.
A partir de 2006, le festival a eu une nouvelle équipe organisatrice intégrant la Fokal, représentée par Michèle Lemoine qui dirigeait pratiquement le festival. Les belges continuaient à fournir un support logistique et technique. A partir de ce moment aussi, il y a eu beaucoup plus d’espaces disponibles pour les représentations. Par exemple le Rex Théâtre a accueilli la représentation d’Ubu Roi. Il y avait aussi la salle Sainte Cécile à l’institution Sainte Trinité qui a reçu des activités. Une façon de dire que de 2006 à 2010, il y avait moyen de faire mieux et on faisait mieux. Le premier moment du festival est marqué à mon avis par l’éclosion de la troupe Nous qui jouera Service violence série, un spectacle d’innovations qui enchantera beaucoup le public d’alors. Le souffle nouveau qu’apportera Guy Régis Junior avec la troupe Nous dans la façon de faire du théâtre en Haïti lancera de profonds changements dans le modus operandi du théâtre haïtien. Ubu Roi marquera aussi les spectateurs au deuxième moment.
En 2010, la salle du Rex théâtre va disparaitre. La salle Sainte Cécile aussi disparaitra sous les décombres. il y aura de nombreuses difficultés pour jouer à partir du séisme. Le festival ne pourra pas faire de représentations chez les sœurs de Sainte Rose de Lima avant 2014 et ce sera une nouvelle orientation pour le festival avec par exemple la rentrée de Catherine Boskovitz qui formera une nouvelle génération d’acteurs. Le théâtre de rue prendra chair et donnera naissance à la BIT-Haïti (Brigade d’Intervention Théâtrale en Haïti). Je crois toutefois que le tremblement de terre a réduit l’intérêt du public pour le festival, un intérêt manifeste pendant la période de 2003 à 2009. Car je me rappelle quand en 2009, Dramart jouait Bleu de l’ile à la salle Sainte Cécile qui pouvait contenir 800 personnes, la salle était bondée. Il y avait une centaine de personnes qui regardaient le spectacle sans pouvoir trouver de siège pour s’asseoir. D’un autre côté, Jovaski Réjouis faisait salle comble en montant Mémoire blessée d’après Une mémoire pour l’oubli de Mahmoud Darwich au Lycée des Jeunes filles. A la Fokal se tenait un spectacle et la salle était remplie.
En 2014, le festival va être géré par Guy Régis Junior, ce sera très difficile au départ, les gens allaient devoir s’habituer à trouver dans la programmation des spectacles payants, une partie du public boudera cette édition, un spectacle qui se tenait à Sainte Rose de Lima verra la présence de moins de 100 personnes. En dehors des jours de représentations des pièces de Syto Cavé qui était l’invité d’honneur du festival, les gens ne se déplaçaient pas en grand nombre. Avec l’avènement de Guy Régis Junior, on aura désormais des invités d’honneur. Cela n’existait pas avant. Le festival a repris du poil de la bête à partir de 2016. Cette année par exemple le festival arrive à faire salle comble et parfois avec plusieurs spectacles en simultané. Le festival, malgré la situation sociopolitique, regagne de sa superbe et fait tâche dans l’histoire culturelle de l’année 2019. Cela me fait penser aux éditions de 2004 et de 2005 avec une foule en liesse. Ce qui fait toute la différence, c’est que les gens intègrent désormais l’idée que les acteurs doivent vivre de leur travail donc ils paient et assistent au spectacle.
Le festival est désormais ancré dans la tradition théâtrale et culturelle en Haïti. Les gens sont tellement conquis que même les afters autour de divers sujets accueillent du monde. Ces afters sont une des innovations de cette année. Il y a toute une machine qui est mise au service de la culture et de la création et cela est formidable. Je regrette l’absence de support étatique pour la réalisation du festival, c’est dommage. J’espère un changement de comportement des dirigeants à la prochaine édition.

Ubu Roi d’Alfred Jarry, monté par la troupe Dramart de Rolando Etienne / CP : site du festival Quatre Chemins

2- Comment en êtes-vous venu au théâtre ?
R. E. : Je suis venu au théâtre par un chemin de travers. Je n’avais au départ aucune prédisposition naturelle pour faire du théâtre. Aucun génie particulier. Je n’ai pas commencé le théâtre comme d’autres dans ma jeunesse. Par contre, mon père m’emmenait regarder les performances de la troupe Languichatte, de la troupe Papa Pyè au Colysée et au Rex théâtre. J’ai commencé à regarder de vraies pièces après le coup d’état de 1991, je devais être en classe de Seconde ou de Rhéto. C’est à ce moment que je me suis mis à fréquenter l’Institut Français en Haïti. J’avais assisté à une mise en scène de Les fous de Saint Antoine faite par Daniel Marcelin.
J’avais assisté à un ensemble de grands spectacles organisés par L’Institut Français. J’habitais à Martissant à l’époque et d’autres jeunes et moi, membres de l’Association Etoile Filante, grâce à Lorraine Mangonès, allions en voiture regarder ces spectacles que je trouvais magnifique. C’est en regardant Nuit vorace en 1995 que j’ai développé une très vive passion pour le théâtre. J’ai commencé par dire des poèmes à l’église de mon quartier après la vente-signature de Ratures d’un miroir et Les Cinq Lettres de Georges Castera et celle de Lapensonn de Syto Cavé. En écoutant Anthony Phelps déclamer les textes de Ratures d’un miroir et Les Cinq Lettres sur cassette à la Bibliothèque Etoile Filante, j’ai été comme transporté dans un univers merveilleux.
Le dynamisme du directeur de l’Institut Français à l’époque, mon travail d’animateur et de bénévole à la Bibliothèque Etoile Filante puis comme animateur salarié à la Bibliothèque Monique Calixte, tout cela me portait vers la culture et notamment vers le théâtre. Ma rencontre avec Damis Jean Kély m’a définitivement porté vers le théâtre que j’ai commencé à faire à l’église. Ensuite, j’ai joué au Théâtre National. Mon début en théâtre, je le dois à Damis, je tiens à le souligner.
En 1997, parallèlement à mon travail avec Damis, j’ai commencé à travailler à travailler avec Antoine Peugeot de l’Institut Français, c’est ainsi que je rencontrerai le texte Ubu Roi que je mettrai en scène quelques années plus tard. Mon immersion dans le théâtre, c’est aussi par des auteurs qui m’ont profondément marqué comme Constantin Stanislaski, Peter Brook, Thomas Ostermaier, etc. C’est ainsi que j’en suis venu au théâtre.

3- Pensez-vous qu’encore aujourd’hui, en Haïti, la production théâtrale propose une réflexion intéressante sur les problèmes du pays ?
R. E. : Absolument, ces dernières années, il me semble que le théâtre est beaucoup plus ancré dans l’ici et le maintenant que le roman ou la poésie. La quasi-totalité des pièces écrites par des haïtiens-nes que je regarde sont tournées vers le vécu haïtien. Même les pièces étrangères mises en scène trouvent leur actualisation dans le faire haïtien dans la représentation qui nous en est donnée.
Les pièces du festival Quatre Chemins donne toujours dans une actualité, la pièce Service violence série est un classique dans ce que je dis, à sa représentation, elle touchait les problèmes de violence de l’époque, elle touche les problèmes de violences d’aujourd’hui. Dramart a revisité d’une certaine façon les différents gouvernements haïtiens dans sa représentation d’Ubu Roi. La mise en scène de Kaselezo par Paula Clermont Péan s’inscrit dans la réalité du pays. La troupe Foudizè Théâtre viendra avec l’ethnodrame qui est une proposition dramatique haïtienne. Syto Cavé a produit un théâtre sur Haïti, à partir d’Haïti et avec un vécu haïtien. Mes 20 années d’expériences m’ont convaincu d’une réflexion et d’une proposition dramaturgiques haïtiennes sur la réalité d’Haïti.

4- Le théâtre doit-il, à votre avis, avoir une dimension dénonciatrice, une dimension politique et actuelle ?
R. E. : Je répondrai en disant d’abord que de toute façon le théâtre fait appel à un engagement. Le théâtre est fondamentalement engagé en tant qu’art. De mon lieu, en tout cas. Je citerai bien un extrait de la préface de Cromwell de Victor Hugo : Le théâtre, ce n’est pas la représentation d’une bonne chose mais la bonne représentation d’une chose. Le théâtre ne cherche jamais à mettre en scène, le bon, le laid, le beau, la vérité mais c’est une mise en scène d’une esthétique. Mettre en scène est un parti pris, l’exemple de La tragédie du roi Henry Christophe me semble tout à propos. C’est le parti pris contre l’esclavage, la dénonciation d’un méfait de l’homme contre l’homme. C’est un travail de parti pris dans Kalibofobo, Bobomasouri de Franckétienne, aussi les textes de Syto Cavé. C’est une esthétique de la révolte contre, par exemple, la mendicité institutionnalisée. Le théâtre n’encense pas, elle vous laisse jeter un œil. Shakespeare ne parle pas que d’amour dans ses pièces, il a été frappé d’interdit.

Rolando jouant Kalibofobo de Franckétienne / CP : Samuel Suffren – Festival Quatre Chemins

5- Quels ont été vos moments les plus marquants en tant que metteur en scène dans le festival Quatre Chemins ?
R. E. : Je dirai d’abord Avenue sans issu, c’est ce texte qui m’a fait connaitre du grand public. Ce que je faisais à Martissant restait pour le public de la Bibliothèque Etoile Filante à cause des actes de kidnapping. C’est après cette pièce qu’on m’a proposé de jouer dans le cadre du festival. C’est ainsi que je vais trouver pleins de jeunes qui veulent travailler avec moi comme Billy Midi. En allant travailler avec les jeunes de Dramart et Billy, j’ai compris ce que cela demandait pour faire du théâtre, pour transmettre aussi à des jeunes comme Louisna Laurent, Betty Laurent, Schneider Laurent, Jovasky Réjouis, etc.
Cette expérience me guidera vers la consécration avec Ubu Roi par exemple. C’est aussi travailler avec ceux qu’on a formés qui marque : Ton beau Capitaine que j’ai mis en scène avec Angélo Destin. C’est difficile de dire des moments marquants. C’est Avenue sans issu et mes expériences avec toutes ces personnes citées qui me marquent et c’est beaucoup.

Wilbert FORTUNÉ

wilbert9727@gmail.com

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