Accéder au contenu principal

Le fantastique dans “ Histoires fantastiques entendues ou vécues dans un tap-tap” (T. 2) de Gary Victor

Par James Stanley Jean-Simon

jeansimonjames@gmail.com

Dans son « Introduction à la littérature fantastique¹ » (1970), Tzvetan Todorov définit le fantastique comme :
l’hésitation éprouvée par un être qui ne connaît que les lois naturelles face à un événement en apparence surnaturel².” À la lumière de cette définition, on peut dire que le fantastique représente une œuvre où il y a irruption du surnaturel dans la réalité. Le réel quotidien est alors travaillé par la peinture du surnaturel. Le surnaturel y intervient de plain-pied dans la représentation des faits vraisemblables. De plus, il se pose le dilemme de situer l’intervention du surnaturel par rapport à la réalité³ et vice-versa.

Les caractéristiques du fantastique

Les caractéristiques et procédés du fantastique sont de l’ordre divers. On y recense la représentation d’un cadre inquiétant où la peur et l’effroi sont bel et bien présents, l’emploi des modalisateurs de l’incertitude, l’utilisation des phrases interrogatives et exclamatives, des ellipses, des personnifications, des comparaisons et des métaphores, les champs lexicaux du mystère, de l’étrange, de la peur, etc. Différents auteurs étrangers et haïtiens ont produits des œuvres appartenant à la littérature fantastique. Notamment, Honoré de Balzac (La Peau de chagrin ) Guy de Maupassant ( La Horla) Prosper Mérimée, La Vénus d’Ille (1837) Gérard de Nerval, Edgar Poe ( Le Masque de la mort rouge), Gary Victor ( Histoires fantastiques entendues…) James Stanley Jean-Simon ( Ti-Jean et le trésor de Fort-Royal⁴), etc. Dans le présent article sur “Histoires fantastiques entendues ou vécues dans un tap-tap (Tome II)” de Gary Victor, nous nous donnons comme prétexte de plonger dans quelques scènes de ce récit où le fantastique s’y déploie à grandes enjambées et les présenter aux lecteurs.

Pierre Raymond Dumas, dans un papier sur l’œuvre, rapporte que les « Histoires fantastiques » est «un recueil d’une noirceur bondissante, contaminé par la sinistre atmosphère de régression et de décadence qui plane sur ce «bordel de pays »5. Plus loin, il affirme que «ce sont des histoires certes invraisemblables mais racontées dans un style ramassé, entrecoupé de dialogues entraînants»6. Le dialogue occupe en effet une place fondamentale dans les anecdotes racontées. Ce, pour le bonheur du lecteur. Il y a par ailleurs la place aménagée au discours ou à la langue à l’intérieur des récits, relevée par l’abondance du dialogue ( entre les protagonistes : le narrateur et les compagnons du moment). Le créole et le français s’entrelacent dans la narration et contribuent à donner un parfum frais, riche et tropical à l’œuvre.

Le fantastique dans le tome II des histoires entendues ou vécues

On prétendait que notre homme était le seul à lancer les galets, que ces mains étaient “montées” d’esprits lanceurs de pierres»(p.9)

Les Histoires fantastiques Tome 2 de Victor, à travers les récits (au nombre de sept), sont ancrées dans un univers typique haïtien ( la capitale, Port-au-Prince), où le réel et surnaturel se côtoient, s’entremêlent ; et les citoyens ne parviennent pas, de leur côté, généralement, à défaire l’un de l’autre. Le premier récit « Galèt » constitue en outre, le titre éponyme du personnage central. Il remplit très bien son rôle de fauteur de trouble patenté du bidonville “Bwa Zorange”. Mais ce qui fixe le récit dans le cadre fantastique, c’est le côté mystérieux de ses actions. Le texte y livre quelques scènes combien loquaces:

« On prétendait que notre homme était le seul à lancer les galets, que ces mains étaient “montées” d’esprits lanceurs de pierres»(p.9). Quelque part, le narrateur avance pour corroborer ses dires, avoir vécu une scène où les esprits lanceurs de Galèt se sont illustrés; il n’y a que lui seul (le fameux Galèt) qui n’a pas été victime, lors du meeting d’un politicien :

« Aucun des pierres ne l’atteignait. C’était sans doute pour cette raison que les gens croyaient qu’il avait à sa disposition des esprits lanceurs de pierres» (p.10). Même lors de son enterrement, ses «précieux» esprits lanceurs lui ont manifesté la fidélité et la reconnaissance, en semant sur le chemin du corbillard une rafale de galets.

« Se pa tout wanga ki janbe lanmè, se vre. Men kite m di w. Twa jou aprè, yo wè avoka a rive jan l konn abitye fè a nan biwo l nan bilding kote l te ye a… San zatann, avoka gade anlè li di : “ I am coming”. Kliyan l yo pa konprann… Avoka reponn : “I am going to Ayiti”. Misye pran kouri, l al ouvri yon fenèt bilding lan, li lage kò l anba. » (p. 18)

« I am going to Haïti» situe l’action autour des déboires d’un haïtien expatrié, victime d’un accident de travail. Le compatriote se fait avoir par un coquin avocat américain, expert en magouilles. L’haïtien va bien le lui apprendre. La victime lui fait payer mortellement son impertinence. À la question d’un passager qui lui demande :« Kote blan an ye kounye a ? Il lui répond: « Kote pou l ye a». (P. 19)

Savourons la scène ci-dessous:
« Se pa tout wanga ki janbe lanmè, se vre. Men kite m di w. Twa jou aprè, yo wè avoka a rive jan l konn abitye fè a nan biwo l nan bilding kote l te ye a… San zatann, avoka gade anlè li di : “ I am coming”. Kliyan l yo pa konprann… Avoka reponn : “I am going to Ayiti”. Misye pran kouri, l al ouvri yon fenèt bilding lan, li lage kò l anba. » (p. 18)

«Les deux bébés» rapporte cette scène: “ Certains pensent qu’elle a subi une vengeance de quelqu’un de son entourage. Elle était brillante. Elle réussissait tout ce qu’elle entreprenait. Elle avait un emploi intéressant. Elle comptait se marier bientôt» (p. 28)

Le quatrième récit “ Sè Magarèt” met en scène le personnage éponyme. Elle vit en couple depuis des années. Mais la malheureuse ignorait que son homme était “un galipòt”, la nuit il avait l’habitude de se dédoubler. Des amies de Magarèt l’avaient surpris dans divers endroits du pays. C’est au tour d’un soir qu’elle y découvrira le manège:

« Se lè sa a, je l tonbe nan je m. M rele: Wilfrid! Ki jan fè ou la a? Wilfrid kite ti fanm lan, li disparèt m pa konn kote l fè… M pa t janm konnen m te marye ak yon galipòt.» (p. 37)

Ce fut alors que Ti Nènè, le chef du groupe, sentit la valise bouger…. Une main frappa de l’intérieur de la valise comme quand on frappe à une porte. Il secoua la valise. Il n’entendit plus rien. Pas pour longtemps. La main frappa à nouveau de l’intérieur…. ( p.48). La frayeur, soudain, figea les trois voyous sur leur siège. Un homme venait monter dans le tap-tap. Ils le reconnaissent! … D’une main, il se tenait une partie de la tête. Là où la balle de Ti Nènè l’avaient atteint. (p.48-49)».

Dans “ Les mains”, le narrateur plonge le lecteur dans les bas-fonds de l’insécurité à Port-au-Prince. Dans le transport public notamment. Les bandits dépouillent les passagers du tap-tap de tous leurs effets et laissent un mort sur les banquettes arrières, en n’oubliant pas d’emporter avec eux leur prise. Mais ces derniers seront rattrapés par le mort qu’ils venaient de tuer.

« Ce fut alors que Ti Nènè, le chef du groupe, sentit la valise bouger…. Une main frappa de l’intérieur de la valise comme quand on frappe à une porte. Il secoua la valise. Il n’entendit plus rien. Pas pour longtemps. La main frappa à nouveau de l’intérieur…. ( p.48). La frayeur, soudain, figea les trois voyous sur leur siège. Un homme venait monter dans le tap-tap. Ils le reconnaissent! … D’une main, il se tenait une partie de la tête. Là où la balle de Ti Nènè l’avaient atteint. (p.48-49)».
« Ce fut la police qui vint sortir les corps des trois voyous morts, sur le banc arrière du tap-tap, du petit mil sur le visage»7.

Il s’agit de quelques scènes évocatrices du texte de l’écrivain haïtien Gary Victor. Les scènes mentionnées brossent le tableau d’un réel liseré de fantastique. Le fantastique traverse les récits d’un niveau à l’autre. Cela traduit la richesse et le débordement de l’imaginaire chez Victor. L’auteur y puise à fonds dans le réel haïtien et dans le réel magique, fantastique local, féru d’allégations, d’hallucinations de toutes sortes. Ces hallucinations traduisent la richesse du fond culturel haïtien mais donnent la preuve que l’haïtien se situe aujourd’hui encore au stade ou à l’âge théologique (A. Comte).

“ Histoires fantastiques entendues”… (T 2) est paru aux Éditions C3, en novembre 2016, format de poche. Les récits appartiennent au genre de la nouvelle. Lequel est un récit court ayant peu de personnages et un dénouement inattendu.
Un humour noir, décapant travaille par ailleurs le texte de Victor comme cet exemple riche de signification: « Depi w pa vle pran galèt, vin pale ak Galèt». Sacrée devise de ce grand fauteur de trouble devant l’Éternel, ce Galèt!


¹) Todorov Tzvetan, Introduction à la littérature fantastique (1970)

²) Ibidem

³) Études littéraires, le fantastique, wikipédia, consulté le 25 juillet 2018

⁴) Jean-Simon James Stanley, Ti-Jean et le trésor de Fort-Royal, Éditions Choucoune, 2016

5) Dumas, Pierre Raymond, Les tap-tap stories de Gary Victor, Publié le 2013-05-22 Le Nouvelliste

6) Ibidem,

7) Victor, Gary, Histoires fantastiques entendues ou vécues dans un tap-tap, C3 éditions, 2016, 72 p.

Catégories

Actualités

Le Temps Littéraire Tout afficher

Magazine d'art, de littérature et des idées

2 commentaires sur “Le fantastique dans “ Histoires fantastiques entendues ou vécues dans un tap-tap” (T. 2) de Gary Victor Laisser un commentaire

  1. J’aime beaucoup votre blog. Un plaisir de venir flâner sur vos pages. Une belle découverte et blog très intéressant. Je reviendrai m’y poser. N’hésitez pas à visiter mon univers. Au plaisir.

    J'aime

Répondre

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :