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Un turbulent silence d’André Brink

Par Sterlane Mathelier

Les victimes ont-elles le droit de plaider leur propre cause? Exprimer l’étendue de leurs dégâts et blessures? Ont-elles le droit d’exiger réparation, ou mieux, une justice à la hauteur de leurs souffrances? Dans nos tribunaux, ce sont les avocats, les juges… qui dirigent les procès, déclarent les coupables et distribuent les peines. Et la victime qu’a-t-elle à dire ; mais qui mieux qu’elle peut exprimer ce qu’elle a vécu et comment elle l’a vécu? Pensons au roman L’étranger de Camus, où le personnage, Meursault, voit se dérouler un procès le condamnant à mort, sans pouvoir se défendre, pour ne citer que cela. La littérature que peut-elle dans ce cas ? Quelle rôle peut-elle encore à jouer ?

Pour avoir de réponse à toutes ces questions, quelle lecture peut-on faire que celle d’Un turbulent silence d’André Brink, écrivain de renom, originaire de l’Afrique du Sud, auteur d’une œuvre considérable sur l’apartheid ? Un turbulent silence, roman carrefour où sentrecroisent plusieurs voix derrière un seul visage, celui des victimes : tour à tour blancs et noirs, hommes et femmes tous conviés à la tribune de l’histoire, ayant un temps de parole chacun, semblable à un exercice de mémoire sur les évènements importants devenus un point tournant de leur vie à l’occasion d’un procès de l’esclavage. On a rarement vu une œuvre pareille. Déconcertante par la forme pour les gens qui ne lisent que selon l’humeur et pour ceux habitués à lire que des romans miroirs. Mais ne restant pas moins un roman prenant dès qu’on s’y engage à faire sa lecture.
L’histoire évolue dans un contexte de révolte en Afrique du Sud dans les années 1824. Des esclaves, fatigués d’attendre la liberté promise par l’Angleterre s’attaquent à leurs maitres. Ils racontent comment ils ont vécu un même événement, chacun avec leur regard, leur propre histoire, leur peurs, leurs forces et leurs interprétations. Un même événement quand bien même l’histoire n’est jamais la même pour chacun des protagonistes. Dans le silence de la campagne, les tensions montent. Tour à tour, maîtres, esclaves, enfants, et parents prennent la parole, sans omettre la présence lourde et pesante des voix féminines, tous ont un point de vue différent sur ce qu’ils vivent et voient.
Seuls les propos d’Esther, devenue femme d’un esclave dénommé Barendt, face à tous ces évènements qui sont pour le moins bouleversants, pourraient suffire à traduire cet espace d’inconfort, en un point de tension existant dans le rapport des maîtres et des esclaves, des hommes et des femmes :  « vous ne pouvez vous inquiéter de la libération d’un esclave que si vous pensez que c’est un être humain. Alors, comment des hommes pourraient-ils penser aux esclaves de cette façon, s’ils n’ont même pas encore découvert que les femmes étaient aussi des êtres humains » ? Ou encore : « comment les hommes pourraient-ils penser aux esclaves de cette façon, s’ils n’ont même pas encore découvert que les femmes étaient aussi des êtres humains ? »
Comment, Nicolas et Barendt peuvent-ils saffirmer face à la supériorité des hommes blancs, eux qui ont grandi dans la ferme dirigée par des blancs, eux qui ont appris cette supériorité étant enfant, dans la bible lue et interprétée par leur père. Aussi comment s’attendre au fait que le blanc qui se croit supérieur agisse autrement qu’en fouettant un esclave comme Galant qui conteste son pouvoir et veut même, par provocation, porter des chaussures comme les maîtres ?

Si la justice se contente de ses verdicts et sentences, si elle ignore parfois l’homme, ses vues, sa crainte, sa rage, la littérature offre la voix à tous ceux qui n’en n’ont pas ou à ceux qui en manquent. Ce roman d’André Brink : « Un turbulent silence », cette œuvre humaniste qui vous fend le cœur par sa seule puissance des mots, en est un exemple. C’est un livre construit par un orfèvre ; dès les premières lignes, vous êtes comme précipité au fond d’une blessure, celle des personnages qui racontent leurs vécus non sans douleur et qui au fil des pages deviennent la nôtre même et ceux des milliers d’hommes et de femmes des quatre coins du monde qui ont été réduits en esclavage pour moins que ça : une affaire de supériorité raciale. Par ce roman, André Brink dénonce non seulement l’attitude de ces blancs arriérés qui ne comprennent rien à la situation sociale, mais aussi la répression qu’ils font subir aux noirs à cause de leur couleur de peau.

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