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Lire, un projet personnel?

Tout-e lecteur-trice s’est, au moins pour une fois dans sa vie, demandé-e pourquoi doit-il-elle lire tel livre et non pas tel autre? Quant à moi, je me suis récemment posé la question : pourquoi suis-je considéré comme un illettré fonctionnel pour n’avoir pas lu Cent ans de solitude, Les caves du Vatican , La belle amour humaine ou L’étranger ? Pourquoi me recommande-t-on toujours de lire Toni Morison, Milan Kundera, Dostoievski, Anton Tchekhov ou Umberto Eco? Parce que l’histoire littéraire en ont fait des écrivains incontournables? Parce que des critiques ont fait de leurs œuvres des matras qu’on devrait, tout bonnement, connaître? Loin de chercher quelque chose à en redire de la gloire témoignée à ces génies de la littérature universelle, je dois quand même considérer que ces raisons ne doivent pas me suffir. Puisque ce n’est pas tant la notoriété de l’œuvre ni de l’auteur qui m’intéresse, mais ce que je devrais attendre de sa lecture, ce que j’aurais à en gagner. D’où une certaine esthétique de la réception, cette théorie post soixante-huitard qui, chez moi, continue de s’actualiser.

CP : Getty Images

Loin de chercher quelque chose à en redire de la gloire témoignée à ces génies de la littérature universelle, je dois quand même considérer que ces raisons ne doivent pas me suffir. Puisque ce n’est pas tant la notoriété de l’œuvre ni de l’auteur qui m’intéresse, mais ce que je devrais attendre de sa lecture, ce que j’aurais à en gagner. D’où une certaine esthétique de la réception, cette théorie post soixante-huitard qui, chez moi, continue de s’actualiser.

Comme tout lecteur ordinaire,je suis d’abord charmé par les titres, sauf que certains titres ne laissent rien présager sur la matière de l’ouvrage; alors je considère un peu l’auteur : le bon auteur est d’abord un auteur dont j’ai ouï parler à l’école ou celui auquel un auteur de renom à préfacer le livre ou en a fait référence dans son œuvre. Mais souvent je rencontre des livres qui ont l’air intéressants et dont je n’ai eu vent de son auteur ; alors, si je compte les lire, je tiens compte de l’édition. Un peu comme çi les folio,Gallimard,livres de Poches, en font déjà la substance du livre et que le contenu qu’on va lire n’est qu’un supplément. À l’université se développe une tendance que j’appelle une esthétique de la marge qui consiste à en faire,pour soi, de bons auteurs ceux qui sont ou furent longtemps mis aux bans par l’histoire littéraire. À l’école classique, les bons livres sont ceux que le professeur recommandent, ce qui, à quelques degrés près, est la même à L’Université d’Etat d’Haïti. Ainsi , l’on remarque que les notions de bons livres et, conséquemment, de bons auteurs ne se font pas immédiatement intelligibles pour plus d’un. Est-ce l’auteur qui doit s’assurer de produire de bons livres? Mais bon comment ou en fonction de quoi? Ou le lecteur qui doit savoir reconnaître un bon livre? Là il y’a une fossé étanche : le bon livre pour l’auteur peut s’opposer à l’esthétique de la réception du lecteur. Et, ainsi, bon livre et livre qui plait peuvent devenir parfois interchangeables. Le lecteur, comme le souligne Maupassant dans une préface de Pierre et Jean, demande à être attendri,attristé ,ému et,en conséquence, le bon auteur -nous soulignons- est souvent celui qui se plie à ces exigences, parfois au détriment de la quintessence de l’ouvrage. Ce qui, à mon avis, n’est pas si grave, car je vois mal l’importance d’un livre qui serait parfaitement bon mais duquel le lecteur ne peut tirer aucun plaisir.

Le lecteur, comme le souligne Maupassant dans une préface de Pierre et Jean, demande à être attendri,attristé ,ému et,en conséquence, le bon auteur -nous soulignons- est souvent celui qui se plie à ces exigences, parfois au détriment de la quintessence de l’ouvrage. Ce qui, à mon avis, n’est pas si grave, car je vois mal l’importance d’un livre qui serait parfaitement bon mais duquel le lecteur ne peut tirer aucun plaisir.

Pourtant, en dehors de toutes tergiversations, plusieurs spécialistes de littérature arrivent à la conclusion que la littérature aide à vivre, développe une dimension performative. Depuis
Aristote, une fonction agissante a toujours été assignée à la littérature : craindre, inspirer la pitié et corriger les mœurs furent les tâches assignées aux genres dramatiques. Plus près de nous, le critique Bulgare Tzvetan Todorov adopte aussi cette position. Ce n’est pas de mon propos de dresser une généalogie des auteurs qui ont compris la dimension agissante de la littérature, je souhaite seulement situer ma position et montrer qu’elle n’a rien d’originale sinon qu’insister sur cette dimension – peu considérée- du langage littéraire . Je tiens pour bonne – et plus d’un peut s’entendre à ce sujet- l’œuvre qui arrive à performer le lecteur, à le faire agir. C’est, comme le souligne Austin, dans son article Performatif : constatif, un énoncé qui sert à effectuer une action. Comme le cas d’un énoncé comme celui-ci : je vous déclare Mari et femme.

Qui ne se souvient pas d’avoir pleuré en lisant Le désespoir des anges d’Henry Kénol ? L’emprisonnement de John Snow n’a-t-il pas failli détruire la notoriété de la série Games of Thrones? Qui n’a pas été attristé en apprenant la mort de Gertrude dans la Symphonie pastorale d’André Gide ? Qui n’a pas été transformé après la lecture de telles œuvres ?

Mais plus compliqué, car l’œuvre littéraire en tant qu’acte de discours n’est pas seulement l’expression d’un faire, comme dirait les sémioticiens, mais celle d’un faire faire, c’est-à-dire une parole qui agit, fait agir et qui sans cesse s’actualise. Qui ne se souvient pas d’avoir pleuré en lisant Le désespoir des anges d’Henry Kénol ? L’emprisonnement de John Snow n’a-t-il pas failli détruire la notoriété de la série Games of Thrones? Qui n’a pas été attristé en apprenant la mort de Gertrude dans la Symphonie pastorale d’André Gide ? Qui n’a pas été transformé après la lecture de telles œuvres ? En tout cas, très peu, si je crois les anecdotes rapportées autour de leurs lectures. Deux siècles après leurs publications, les œuvres de Marcel Proust, d’Emile Zola, de Gustave Flaubert conservent la même saveur et font quasiment les mêmes effets. C’est cette fonction agissante qui rend l’œuvre vivante et qui fait que nous persistons à croire – au moins pour un laps de temps- que les personnages sont des êtres de chairs quoique nous répétons qu’ils sont fait d’encre et de papier. À titre illustratif, une anecdote fait croire que des lecteurs ont manifesté devant l’appartement du romancier Arthur Conan Doyle pour exiger de ce dernier la réanimation du héros Sherlock Holmes qu’il a fait mourrir dans un de ses romans. C’est elle encore qui fait de certains romans des formes de discours narrativisés du fait de leurs performances dans l’univers des lecteurs. La Nouvelle Héloïse de Jean Jacques Rousseau, Madame de Bovary de Gustave Flaubert et d’autres romans encore font partie de cette catégorie .

Je tiens pour bonne – et plus d’un peut s’entendre à ce sujet- l’œuvre qui arrive à performer le lecteur, à le faire agir.

La liste est longue de romans qui ont accompli des performances grandioses du côté des lecteurs et la célébrité de tels romans se sont révélés incontestables. À chaque moment les lecteurs, en fonction de leurs systèmes de valeurs ou leurs degrés de sensibilités, raturent ou valident le comportement de tels personnages, sympathisent avec les uns et détestent les autres. Michel Picard appelle cela jeux de rôles ou jeux d’intérêts pour établir la différence entre lecture critique et lecture privée, mais c’est nommer autrement le côté performatif du langage littéraire qui, à mon sens , définit le bon livre. Le bon livre est celui qui touche le mieux son lecteur, qui le fait agir, pleurer ; le livre qui excite sa colère ou inspire sa pitié et qui, enfin, ne cesse de hanter son imagination.

Emile Steevenson

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