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Kettly Mars : écrire pour ne pas se laisser submerger!

Considérée comme l’une des meilleures voix de la littérature haitienne contemporaine, Kettly Mars est née à Port-au-Prince, en 1958. C’est par la poésie qu’elle fait son entrée sur la scène littéraire au début des années 1990. Elle reçoit en 1996 le premier prix du Concours Jacques-Stephen Alexis de la Nouvelle. Elle a écrit depuis une dizaine de livres dont Kasalé, Fado, L’heure hybride, Saisons sauvages, L’Ange du patriarche.
Son écriture ne cesse d’explorer les tabous et d’ausculter les bas-fonds de l’âme humaine. Viol, prostitution masculine et/ou féminine, violence dictatoriale , tout y passe. La littérature de Kettly Mars dérange; elle met le couteau dans la plaie et nous révèle notre part d’ombre.

CP : Stéphane Haskell

Cette entrevue a été réalisée par Ricot Marc Sony et publiée antérieurement dans le Magazine Controverse Haïti, dans cette entrevue l’auteure de Saisons sauvages nous raconte la genèse de sa vie d’écriture, ce qu’elle pense du mouvement féministe en Haïti et ce qu’un jeune doit faire pour se lancer dans l’écriture.


1- Comment vous est venue l’idée de devenir écrivaine ?

Kettly Mars : Ce n’est pas quelque chose qui arrive comme ça, du jour au lendemain. On se met à écrire parce qu’on a toujours été dévoreur(euse) de livres, parce qu’a l’école on aimait tout ce qui était littérature, poésie, écriture créative etc… Écrire était un projet que je portais en moi depuis l’enfance mais qui ne s’est concrétisé qu’assez tard. Il y a eu d’autres priorités comme apprendre un métier, travailler et gagner sa vie, se marier, faire des enfants… On pourrait dire que l’écriture aurait pu aussi être au cœur de ces étapes, mais dans mon cas, non. Il m’a fallu attendre, attendre que la vie me donne son signal, que j’atteigne ce point de maturité où j’étais sûre de ce que je voulais. Attendre que le besoin d’écrire devienne une urgence. L’écriture est arrivée à un moment où elle m’a sauvée, comme une bouée que j’ai attrapée au milieu de la mer.

2- Vous êtes une écrivaine notoire en Haïti, qu’est-ce que cela représente pour vous ?


KM : D’abord, être écrivain-e tout court est un état ou une qualité qui m’a permis de me compléter, d’être une personne plus équilibrée, plus mature, plus sure d’elle-même, plus aventureuse. Il faut vraiment être sûre de soi pour continuer, années après années, à produire une œuvre littéraire, particulièrement dans un pays comme le nôtre où l’environnement institutionnel et général n’aide pas beaucoup les artistes et créateurs-trices.
Evidemment, après plus de trente ans d’efforts, je suis heureuse que mon travail et ma persévérance aient porté des fruits, que j’aie un lectorat qui m’apprécie, que mon nom soit connu en Haïti et au-delà de nos frontières. Cela fait du bien. Je suis surtout heureuse de pouvoir laisser une œuvre significative pour la littérature haïtienne.

3- Haïti a une insuffisance de maisons d’édition, et c’est encore plus rare pour les jeunes de se faire éditer, malgré le talent. Quelle a été votre réaction en découvrant que vous alliez être éditée ?

KM : Oui, l’édition est la grande frustration, en Haïti et dans tous les pays du monde. Ce qui veut dire que la qualité, le talent, l’originalité, le travail doivent être au rendez-vous si on veut se mettre en position d’attraper la chance d’une édition. La compétition est rude, partout.
En ce qui me concerne, j’ai eu la possibilité d’autoéditer mes (5) premiers livres en Haïti, deux recueils de poésie, deux recueils de nouvelles et un premier roman. Cela veut dire que j’ai payé moi-même tous les frais de fabrication des ouvrages et je les ai mis en vente en librairie. J’ai pu le faire parce que je travaillais et disposais de moyens de le faire, ce qui n’est pas donné à tout le monde. Et c’est à partir de là qu’on a commencé à me découvrir dans le milieu haïtien.
Quand j’ai eu la chance de trouver un éditeur français intéressé à publier mon roman L’heure hybride, alors je suis passée à une autre étape. C’était l’éditeur d’un ami écrivain et il m’avait recommandée à ce dernier. Tout s’est passé bien vite et depuis j’ai publié 8 romans en France. Evidemment, cela fait beaucoup plaisir, mais cela ne veut pas dire que tout est facile et qu’on va se faire des masses d’argent. Il faut faire comme si cela n’avait pas trop grande importance, rester soi-même et continuer de produire avec la même sincérité.

4- Votre dernier roman L’ange du patriarche (Mercure de France, 2018) est un roman qui verse dans le syncrétisme chrétien/vodou. Quel message vouliez-vous transmettre ?

KM : D’abord et surtout, je voulais écrire un roman à suspense, un roman noir, un roman d’épouvante. Je suis un écrivain qui aime explorer d’autres styles, d’autres univers, d’autres territoires. Je ne veux pas toujours rester dans ma zone de confort, je cherche des « challenges », à m’imposer des défis et les relever. Et pour écrire un roman d’épouvante, quel meilleur univers pour un écrivain haïtien que celui de notre spiritualité hybride, faite de magie, de légendes, de réalisme merveilleux, de superstitions ?
A part cela, s’il y a un message qui m’importe dans ce roman, ce serait celui de la tolérance religieuse qui malheureusement fait défaut dans notre pays. L’intolérance au niveau des croyances des uns et des autres est responsable chaque jour de graves dérives.

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