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Antigone, figure de la révolte

La tragédie « Antigone » est créée en 441 av. J-C. Elle fait partie du cycle thébain avec « Œdipe roi » et « Œdipe à Colone » qui sont deux autres tragédies de Sophocle. Toutefois, Antigone est celle des trois pièces qui a connu un franc succès, doublée d’une grande postérité. De nombreux auteurs vont s’inspirer de cette pièce emblématique. Dans la contemporanéité, Jean Anouilh a marqué les esprits avec une reprise de sa pièce nommée « Antigone » où jaillit une nouvelle lumière, qui fait refléter une réflexion sur soi-même. Encore aujourd’hui, on continue de s’intéresser à cette pièce pour les thèmes qu’elle traite aussi bien que pour ses qualités littéraires.

Le récit en soi est centré sur le personnage qu’est Antigone, Fille d’œdipe et de Jocaste qui reste l’une des figures centrales de l’imaginaire grec et occidental. C’est une pièce qui a une influence et une importance capitale dans la mesure qu’elle nous parle de l’homme, « des extrémités de l’absolu en l’homme, de ce que l’homme a de tragique en lui[1] ». Tout se fait à travers un personnage féminin révolté, qui ne souhaite pas céder contre des lois qui lui paraissent injustes. En effet, pour avoir désobéie en honorant Polynice, son frère défunt, en lui donnant des honneurs funèbres qui lui avaient été refusés par Créon, le roi de Thèbes, Antigone est condamnée à mort, en subissant la pire des supplices, celle d’être emmurée vivante. En cela, le personnage Antigone représente la figure révoltée sous l’absolu tragique.


On dit que la loi est fondatrice, elle est la base même de la cité. Si on s’insurge contre la loi, c’est porter atteinte à l’intégrité du tout, c’est donc détruire le tout, autrement dit, c’est détruire la cité en son entier. Mais quand des lois outrepassent ses droits et mettent en péril le bonheur des citoyens, que peuvent ces derniers ? Doivent-ils résister à des lois qui leur paraissent tyranniques ou courber l’échine ? Ne point céder, est l’exemple et l’illustration marquant que nous donne Antigone qui se révolte contre un édit royal au dépend de sa vie. En se basant sur l’interprétation classique, on tenterait de dire qu’Antigone met en jeu l’opposition entre les lois divines et les lois humaines. Créon, par son décret, pense ramener la cohésion à Thèbes, mais viole les lois divines, et se substitue même à elles. Antigone, quant à elle, tient à respecter les lois divines, et agit pour faire respecter la dépouille et le nom de son frère. Elle se place donc dans un rapport immédiat avec l’absolu. Elle a la volonté d’être sous la loi des dieux en affirmant même qu’il n’existe qu’un roi dieu contre Créon. Elle revendique la supériorité des lois divines intérieures à la conscience des lois humaines qui lui sont extérieures. Antigone est prête au sacrifice de son individualité, prête à mourir au nom de cet absolu, au nom du respect absolu de cette loi divine qui s’exprime dans son intériorité.

La révolte d’Antigone va au-delà de cette interprétation quand nous nous éclairons d’avec le séminaire intitulé l’Ethique de la Psychanalyse de Jacques Lacan où il évoque longuement la figure d’Antigone. Il se base sur la question du symbolique et sur celle de la nomination lorsqu’il commente le geste tragique qui aura valu la mort à cette dernière. Le geste d’Antigone se campe sur une limite radicale dans l’entre deux morts, en référence à une loi qui n’est développée nulle part, qu’elle peut défendre la valeur unique de l’être de son frère, au-delà de ce qu’il a pu faire de bien ou de mal dans sa vie: « Cette pureté, cette séparation de l’être de toutes les caractéristiques du drame historique qu’il a traversé, c’est là justement la limite, l’ex nihilo autour de quoi se tient Antigone. Ce n’est rien d’autre que la coupure qui instaure dans la vie de l’homme la présence même du langage.[2] » En décrétant cet édit royal, où le corps de Polynice doit rester au bon vouloir des oiseaux carnassiers, Créon dépasse ses fonctions d’Etat. Empêcher les funérailles de Polynice, c’est le dépouiller même de ce qu’a été sa personne dans le monde des vivants. Le devin Tirésias lui rappelle cette limite. Un mort n’a pas besoin d’être tué deux fois. Qu’il n’a pas de droit sur les morts. L’ordre politique se limite au droit des vivants, or Créon a voulu instauré la loi des vivants dans le monde des morts, il a de ce fait outrepassé ses droits. La ritualité funéraire constitue sans doute un ensemble des gestes codifiés qui signent l’humanité même de l’homme depuis la nuit des temps. Priver un défunt des honneurs funèbres, représente sans doute une tentative cruelle de déshumaniser l’être de langage qu’il fut toute sa vie durant. Créon, en niant le droit de Polynice à recevoir les honneurs funèbres au moment de sa mort, c’est précisément nier le registre même par lequel Polynice en tant qu’être a pu être situé par un nom dans le champ de la culture. Saint Augustin a dit : « A une loi injuste, nul n’est tenu d’obéir ». De ce fait, Antigone décide d’aller contre les décisions de l’Etat. Une désobéissance qui porte sur le fait que son frère a droit à une sépulture. La décision d’Antigone d’assumer la mort pour une chose qu’elle sait importante va au-delà des lois érigées par l’homme, elle fonde son assurance sur le caractère sacré et immémorial des lois divines non écrites. En défiant Créon, ça lui permet de clamer tout haut ce qu’elle ressent. La mort ne lui fait pas peur, elle la libère même d’une existence qui la pèse.

Un autre constat, est celui d’Antigone femme défiant le pouvoir patriarcal incarné par Créon. Elle instaure l’égalité entre homme/femme. Il y a la mise en examen de la figure d’Antigone dans une société ou la femme était exclue de la vie politique, se voyant cantonner en marge de la cité à jouer le rôle abêtissant de ne savoir rien du monde, sinon à se complaire dans son rôle d’épouse et de mère. Quelque part en s’attaquant à l’ordre patriarcal, Antigone fait supposer que des transformations profondes dans nos rapports avec la nature, dans les rapports humains, les rapports sociaux et les rapports de pouvoir sont nécessaires. « Moi vivant, ce n’est pas une femme qui fera la loi » dit Créon, déclaration sexiste d’un homme qui plus, il exhibe sa puissance, plus Antigone lui fait la démonstration de son impuissance et le bafoue. La volonté intraitable d’Antigone à ne pas se soumettre nous pousse à penser qu’être femme c’est être à la mode sans se conformer au siècle, c’est de pouvoir faire preuve de courage face à la réalité écrasante des choses, en hurlant toujours plus haut et fort, le « non » qui dicte qu’elle a aussi à dire.


1- http://www.fredericgrolleau.com/2019/02/reflexions-sur-le-mythe-d-antigone.html

2- Jacques Lacan, (1960), le séminaire livre VII, L’éthique de la psychanalyse, Seuil, 1987.

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