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Pessoa dans le sillage de l’ultimatum 17

Source : https://inforh.pt/

Fernando Pessoa, poète de l’Intranquillité


L’immense univers poétique de Pessoa est un musée inachevé, en ruine où chaque parcelle de pensée, les matériaux constituant le signifié régulier, semblent constituer en eux un patchwork. La forme coûte cher disait Valéry, depuis 1850, avec l’évolution bourgeoise dans l’écriture, la forme fait écho, contrairement à l’écriture classique, le travail de l’écrivain semble plus se reposer sur sa valeur-usage que tout autre.

Aspirant à un plus value dans l’itinéraire de la forme que dans le sujet. Dans le temps mis dans la sémantique, dans la structure de la phrase, l’économie de l’épithète que dans la valeur-Génie. C’est dans ce morcèlement de la vérité hétéronyme, que s’incruste l’œuvre de Pessoa. Passant, par l’éclatement de sa personnalité (Reis dans sa pédanterie, Campos dans sa désinvolture, Soares dans son intranquillité), pour arriver aux personnages poétiques campant une réalité hors de la portée singulière de l’image consubstantielle. Ce qui fait que les divers noms d’emprunt de l’auteur incarnent beaucoup plus un obstacle ontologique, qu’épistémologique. Les procédés de la fiction sont désincarnés par rapport au renouvellement poétique. N’est-ce pas ce qui a poussé l’un de ses éditeurs à donner à un recueil d’articles, d’essais, et de manifestes, le titre de texte d’intervention, définissant le double caractère : polémique et circonstanciel(1). Or, l’ensemble des textes hétéronymiques, Pessoa l’appelle Fictions de l’Interlude. L’expression de l’interlude ici, renvoie au refus de l’enracinement, qui convient bien aux textes dites Païens. Ce refus aux choses terrestres, terreuses, qui font d’un poète, le sujet d’un ordre canonique établit par toute forme académique, religieuse et bourgeoise.

Si vous voulez que j’aie quelque mysticisme, c’est bon,
J’en ai.
Je suis mystique, mais seulement par le corps.
Mon âme est simple et ne pense point.
Mon mysticisme c’est ne pas vouloir savoir.
C’est vivre et ne pas y penser(2)


Poète de la nature


Fernando Pessoa s’est lui-même défini, comme le poète de la nature, en prenant, par la fluidité de son langage, donnant parfois l’apparence des clichés, la nature pour la révéler à nos sens. Dans un propos pur, simple, dépouillé de tout encombrement, comme quoi, la nature ne se serait pas extérieure à notre intériorité. Une rivière ne se retrouverait pas dans le simple fait de la nommer, mais dans sa matière absolue de couler sans notre sentiment. Du coup, la nature n’a pas besoin, chez Pessoa, d’une médiation, d’une intervention de notre part, elle existe sans notre émotion subjective. La poésie de Fernando Pessoa, loin d’être du paganisme dont on l’accuse, est un regard vierge, posé sur l’archéologie intime des éléments de la nature.

Sans rien lire, sans penser à rien,
Sans dormir,
Sentir la vie couler en moi comme
Un grand fleuve en son lit,
Et là-dehors un grand silence comme
Un dieu qui sommeille…


Le poète de la contradiction


La lutte constante entre le passé et le futur, pour faire référence au courant futuriste du Portugal, l’Ultimatum de 1917, la poésie de Pessoa refuse tout acte du mysticisme dans le langage, elle est témoignage incarnant l’idéal d’une voie subrepticement païenne. À la fois sentimentale et cynique, rationaliste et mystique. Elle est un surgissement de l’instant vers l’ataraxie. Un pamphlet du dieu nietzschéen.


Quand je mourrai, fiston
Que ce soit moi l’enfant, le plus petit.
Et toi, prends-moi dans tes bras
Et emmène-moi au-dedans de chez toi.
Déshabille mon être humain et fatigué
Et couche-moi dans ton lit.
Et raconte-moi des histoires, au cas où je me réveillerais,
Pour que je puisse me rendormir.
Et donne-moi des rêves à toi pour que j’en joue.(3)

Fernando Pessoa, né à Lisbonne 1888, il a longtemps mené une existence obscure d’employé de bureau. À partir de 1914, il voit en lui, surgir le personnage introverti, idéaliste, son double antithétique, le maitre ‘païen’ Alberto Caeiro, suivi de deux disciples : Ricardo Reis, stoïcien épicurien, et Alvaro de Campos, qui se dit ‘sensationniste’. Pessoa explore toutes sortes de voies de l’érotisme à l’ésotérisme, jusqu’à sa mort en 1935. Il est considéré comme le plus grand écrivain portugais depuis Camȏes. Il a fait de la contradiction la matière même de son œuvre. L’essentiel de son œuvre, pourtant inachevé, a été découvert après sa mort et publié en grande partie chez Christian Bourgeois.

Gregory Alexandre
bobomassouri@yahoo.fr


1- Fernando Pessoa, le chemin du Serpent, Christian Bourgeois, éditeur 1991. P.9

2- Poèmes Païens, coll. Points, 1989, trad. M. Chandeigne, P. Quillier et M.A. Camara Manuel.

3- L’Enfant Nouveau, poème VIII, p.26

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