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Le Temps de la Poésie : Nedje

Wiliam Shakespeare disait que  »la poésie est une musique que tout homme porte en soi ». Le Temps Littéraire à travers sa nouvelle rubrique  »Le Temps de la poésie », tente de raviver cette flamme en vous présentant périodiquement un extrait poétique.

Pour ce premier numéro, nous avons jugé bon de vous plonger dans l’univers poétique du poète haïtien, né à Jacmel en 1912, Roussan Camille, en vous présentant son célèbre poème  »Nedje » écrit en 1940 à Casablanca et paru dans le recueil  »Assaut à la nuit » (Mémoire d’encrier, 2003)

Laissez-vous vous emporter par cette vague poétique où le drame touche l’érotisme.

Tu n’avais pas seize ans,
toi qui disais venir du Danakil,
et que des blancs pervers
gavaient d’anis et de whisky,
en ce dancing fumeux
de Casablanca.
Le soir coulait du sang
par la fenêtre étroite,
jusqu’aux burnous des Spahis
affalés contre le bar,
et dessinait là-bas,
au-dessus du désert proche,
d’épiques visions
de chocs et de poursuites,
de revers et de gloire.
Un soir sanglant
qui n’était qu’une minute
de l’éternel soir sanglant de l’Afrique.
Et si triste,
que ta danse s’en imprégna
et me fit mal au coeur,
comme ta chanson,
comme ton regard
plongé dans mon regard
et mêlé à mon âme.
Tes yeux étaient pleins de pays,
de tant de pays,
qu’en te regardant
je voyais ressurgir
à leurs fauves lumières
les faubourgs noirs de Londres,
les bordels de Tripoli,
Montmartre,Harlem,
tous les faux paradis
où les nègres dansent et chantent
pour les autres.
L’appel proche
de ton Danakil mutilé,
l’appel des mains noires fraternelles
apportaient à ta danse d’amour
une pureté de premier jour
et labouraient ton coeur
de grands accents familiers.
Tes frêles bras,
élevés dans la fumée,
voulaient étreindre
des siècles d’orgueil
et des kilomètres de paysages,
tandis que tes pas,
sur la mosaïque cirée,
cherchaient les aspérités
et les détours des routes de ton enfance.
La fenêtre donnait sur l’Est inapaisé,
Cent fois ton coeur y passa.
Cent fois la rose rouge brandie
au bout de tes doigts fins
orna le mirage
des portes de ton village.
Ta souffrance et ta nostalgie
étaient connues
de tous les débauchés.
Les marins en manoeuvre,
les soldats en congé,
les touristes désoeuvrés
qui ont broyé ta poitrine brune
de tout leur vaste ennui de voyageurs,
les missionaires et la foule lâche
ont parfois essayé de te consoler.
Mais toi seule sais,
petite fille du Danakil
perdue aux dancings fumeux
de Casablanca
que ton coeur
se rouvrira au bonheur
lorsqu’aux aurores nouvelles
baignant le désert natal,
tu retourneras danser
pour tes héros morts,
pour tes héros vivants,
pour tes héros à naître.
Chacun de tes pas,
tes gestes,
tes regards,
ta chanson
diront au soleil que la terre t’appartient.

Casablanca, avril 1940

Roberto Louis-Charles

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