Accéder au contenu principal

Toli, jeune écrivain à l’avenir prometteur

La Littérature est un don, celui que nous font les morts d’après Danielle Salnave. Elle est aussi ce présent qui nous réunit tous et nous permet de supporter l’existence. Le Temps littéraire, organe de divulgation de la littérature et des idées, a rencontré, dans le cadre de sa rubrique mensuelle, « Un mois, un auteur » , le jeune écrivain, poète et universitaire Jean Verdin Jeudi dit Toli. Ceci sont les traces d’un entretien lumineux avec  »un jeune à l’avenir prometteur ».


1-LT: Jeune, vous êtes déjà licencié en sociologie et en Sciences Comptables. D’où vient ce vif intérêt pour la littérature et le métier d’écrivain ?

R: Si mes  études en sciences humaines et sociales me permettent d’aborder la réalité sociale à travers des théories, des lois, de manière rationnelle et méthodique, la littérature me donne plus de liberté pour exprimer, avec plus de fidélité, un degré de précision plus élevé, ma perception de la réalité. Ainsi Elles se complètent. L’intérêt n’est autre que la volonté d’avoir la possibilité de conserver plus de détails, de capturer beaucoup plus d’instants dans le tiroir de la mémoire, car, à la suite de claude Roy, je pense que la littérature, notamment la poésie est un recours contre l’oubli.

2-LT : Récemment, vous avez signé un recueil de poésie, parlez nous de l’expérience? De l’institution littéraire haïtienne ? Est-ce facile pour un jeune, comme vous, de trouver sa voie?

R: J’ai signé un poème intitulé: « ZEFELE, yon powèm boula », publié aux Éditions Floraison; un poème « danmbala », _ce qu’on appelle dans la langue française un poème fleuve. Jusqu’ici, il tient la route assez bien. Mais il marche comme marche la poésie dans le champ littéraire haïtien et même à travers le monde : doucement. Je me souviens que Yanick Lahens a présenté une conférence à la faculté des Sciences Humaines sur le  « Porte à faux de l’écrivain haïtien », la question fondamentale était comment écrire dans un pays où la majorité de la population ne lit pas?  Ce qui me touche à coeur après la publication, ce sont les gens qui manifestent le désir d’avoir le livre mais qui ne savent pas lire.
L’institution littéraire haïtienne n’échappe pas aux différents problèmes que confronte la société haïtienne, notamment la problématique de l’éducation.
En ce qui concerne la possibilité qu’à un jeune de trouver sa voie dans le monde littéraire, il faut dire que rien n’est facile. Dans ce monde où la tendance à l’homogénéisation domine, « tout voum se do », où la production et la consommation liquides s’imposent, le jeune, ou du moins celui qui veut aller loin a un lourd fardeau à porter.

3-LT : Vous partagez régulièrement sur les réseaux sociaux des extraits de vos poèmes en créole. Pourquoi ce choix de langue?

Ah! Ecrire en créole peut traduire soit une tendance élitiste, soit un acte d’engagement si je reprends les propos du poète Coutchève Lavoie Aupont. Je pense qu’il y a un rapport étroit entre émotion-langue et discours. Le créole, selon moi, est la langue la plus appropriée pour écrire le discours que je porte dans ZEFELE. En outre, Je m’inscris dans une démarche de déconstruction de l’imaginaire colonial, ce choix est aussi pour dire qu’il n’y a pas une langue particulière pour faire la poésie, pour produire des œuvres littéraires, autrement dit il n’y a pas une langue spéciale pour produire des œuvres.

4-LT : En lisant vos écrits, notamment votre receuil  »Zefele » (éditions floraison, 2018 ) on ressent une totale subversion, une critique acerbe de la réalité. Écrivez-vous contre un système donné ? Partagez-vous la vision de l’engagement de Sartre?


R: Si je commence avec la question de l’engagement, je peux dire qu’il se définit en rapport avec l’objectif de l’écrivain. Quelqu’un qui écrit pour conquérir l’amour de l’être aimé n’est-ce pas un engagement si l’absence ou le vide créé pourrait attaquer sa condition humaine? Quelqu’un qui écrit qu’Haïti a choisi de devenir pauvre en masquant  tous les processus d’appauvrissement du pays par les politiques économiques néolibérales, les pillages internationales, n’est-il pas engagé?
Je suis d’accord avec Sartre que la littérature ne peut pas se passer de la condition objective d’existence. Mais, je crois qu’il y a autant d’engagement chez celui qui défend le pain et l’eau pour les pauvres que celui qui justifie avec sa plume la privatisation et la fermeture des usines sucrières haïtiennes. La différence c’est le positionnement.
Revenons à ZEFELE, c’est un discours fragile. Je dis fragile parcequ’il critique l’ordre injuste, inégalitaire et colonial qui emprisonne le pays dès son enfance. C’est en quelque sorte un manifeste pour la liberté et le bien-être collectif.

5-LT : La poésie créolophone haïtienne contemporaine est marquée par la figure de Georges Castera. Dans quelle lignée inscrivez-vous vos oeuvres ? Avez-vous  des modèles littéraires?

R: Généralement, Castera est considéré comme le père poétique des jeunes écrivains créolophones de ma génération, ce qui est contestable. Mais, il faut reconnaître l’influence de ce maître sur la création littéraire haïtienne.
On ne nait pas écrivain, on le devient. L’orientation dépend souvent du réseau à travers lequel on se perfectionne; les dispositifs en place, même s’il peut toujours avoir une tendance à la démarcation pour donner de l’originalité à sa création.
Tout mon souffle poétique prend ses racines dans un clan: Des fleurs et des poèmes. S’il y a un « poto mitan »  dans mon style, c’est ce regroupement de jeunes écrivains. Assurément ce carrefour mène à d’autres sous-réseaux qui m’éduquent indirectement.

6-LT : A quoi devrions-nous nous attendre dans les prochains jours ?

R- S’il reste encore un morceau d’espoir dans le pays, la littérature tient une plus grande part. Je vois une jeunesse qui veut pertuber le temps pour réveiller le silence. Généralement, la complexité de la réalité et sa dynamique ne nous permettent pas de mettre demain dans un coffret. Mais je crois que nous avons encore de la force pour resister, la littérature est une source nourricière.

7-LT : Quels sont les projets du jeune poète et de l’universitaire?


R: Les projets ne sont pas vraiment séparés. Je travaille sur un poème qui prend en compte la conditon humaine dans un rapport liberté-incarcéré. J’essaie de voir comment peut-on penser le monde à partir de la prison.
Il y a aussi en préparation un essai de sociologie de l’amour dans la période coloniale en Haïti (à Saint-Domingue). Dans le cadre de mes projets universitaires, je fais une recherche sur les actions publiques de développement  dans le milieu rural haïtien. Étude qui servira comme mémoire de recherche pour obtenir mon diplôme dans un programme de maîtrise en Science du développement à la Faculté de l’ethnologie (UEH).

8-LT : Une dernière pensée à l’égard de la jeunesse haïtienne qui est , ces temps-ci, en manque de modèle, et qui s’éloigne des livres?

R: Ce n’est pas seulement la jeunesse haïtienne. Avec l’ère du néolibéralisme, il y a une marchandisation exagérée, une capitalisation des activités humaines. La vie est liquide pour répéter Zygmund Bauman. Mais cette situation frappe beaucoup plus durement les pays dits sous-développés.
Pour la jeunesse haitienne, je dis qu’elle ne pourra pas avoir un demain meilleur sans sa participation, et ça exige beaucoup de travail et de stratégie. Les livres sont des armes importantes pour ce rude combat de la transformation sociale.

Propos recueillis par Roberto Louis-Charles
Journaliste littéraire et blogueur

Catégories

Un mois, un auteur

Étiquettes

Le Temps Littéraire Tout afficher

Magazine d'art, de littérature et des idées

Répondre

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :