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Darline Alexis nous parle de sa lecture de  »Nos âmes la nuit » de Kent Haruf

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Y a-t-il un âge pour se rebiffer contre les diktats sociaux ? Y a-t-il un moment où la société cesse de s’intéresser à la vie privée des gens ? De quelles libertés réelles disposons-nous ? Que devons-nous au fond à nos enfants ?…

Dès les premières pages, sans référence aucune à la musique, nos oreilles bruissent du souffle mélancolique de l’harmonica et, sous nos paupières, se dessine une de ces petites villes étasuniennes calmes et endormies, comme suspendues dans un hors temps. La première scène, en fin de journée, entre chien et loup, renforce le silence environnant, fidèle compagnon des habitants de ces lieux rythmés par l’alternance des saisons et des récoltes, des petits bonheurs et des grands malheurs.

La parole, pourtant, est au cœur de ce roman au titre poétique et énigmatique, « Our souls at night », paru aux éditions Alfred A. Knopf, en 2015. La version française, « Nos âmes la nuit », est éditée chez Robert Laffont, en 2016. Son auteur, le célèbre Kent Haruf (1943-2014) de « Le chant des plaines » (2001), est décédé quelques mois avant la sortie de son œuvre en librairie. Il n’a pas eu le temps de retrouver ses fidèles lectrices et lecteurs pour une séance de signatures, ni de voir ses personnages incarnés au cinéma par deux acteurs emblématiques, Jane Fonda et Robert Redford.

Addie Moore, veuve, vit seule dans sa maison non loin de celle de Louis Waters, veuf, lui aussi. Ils se connaissent depuis très longtemps, sans être proches. Tout le monde se côtoie dans les petites villes. Un après-midi comme les autres, Addie frappe à la porte de Louis. Une proposition. Etrange. Sans détour. Ni quiproquo. Unir deux solitudes pour « passer le cap des nuits ». Ce n’est pas une offre sexuelle, non plus une demande en mariage. Il s’agit de se coucher la nuit avec quelqu’un: « Quelqu’un de gentil. L’intimité que ça représente. De discuter la nuit, dans le noir ». Comme deux époux diriez-vous ? Non, pas pour Addie qui a connu le long silence du mariage, celui qu’amènent la distance insidieuse et le désamour. Pour l’avoir vécu, elle sait que les couples n’ont souvent d’existence que légale. Elle, ce qu’elle veut, c’est l’échange avec un homme « bon ». Elle a longtemps observé Louis avant de lui faire cette proposition.

Ainsi débutent ces nuits partagées, loin de la solitude et de la dépression rampante, lot de ces deux veufs de longue date séparés de leurs enfants et petits enfants par des milliers de kilomètres. Se déploie entre Addie et Louis, tout naturellement, une parole libre, vivifiante, simple, à la mesure de cette syntaxe qui crée le récit de deux vies avec leurs hauts et leurs bas. Coup dur pour la bien-pensance. Censure, la leur, au formel. Et nous, lectrices et lecteurs, pénétrons l’intimité de ces vies : les rêves de jeunesse, la rencontre des conjoints, les enfants, les trahisons, la maladie, la mort et la morne solitude des villes où tout le monde croit se connaître.

Addie a perdu une fille. Il lui reste un fils et elle a un petit-fils. Elle s’inquiète pour son petit-fils. Les parents s’entendent de moins en moins. Son fils, Gene, est une personnalité difficile et instable. Il porte depuis l’enfance le fardeau de la disparition de sa sœur percutée par une voiture alors qu’il lui courait après. Addie porte celui de n’avoir pas su aider son fils à se défaire de la culpabilité qui l’habite depuis lors. Une arme redoutable – ce sentiment de ne pas avoir été à la hauteur de sa responsabilité de mère – que manie son fils avec brio. Louis a une fille impliquée dans la conduite de sa propre vie. Il veille à ne pas trop la déranger.

Addie a 75 ans et Louis en a 80. Dans une petite ville conservatrice du Colorado, cette romance passe mal. Car, il s’agit bien d’une romance, même dépouillée (en apparence) des attributs habituels de la séduction. Les commérages vont bon train : un, ils ne sont pas mariés ; deux, ils ne cachent pas leur lien ; trois, c’est une liaison, donc une porte ouverte pour les affolements des corps, au plaisir de leurs sens…
C’est scandaleux une vie sexuelle à ces âges-là ! Addie assume, les gens peuvent penser ce qu’ils veulent. Elle a assez sacrifié à cette société. Louis a déjà, par le passé, mis à mal les bonnes mœurs d’une petite ville puritaine. Il s’en inquiète un peu, au tout début du moins. Il croit devoir protéger la réputation d’Addie.

L’histoire connait un tournant, quand Jamie, petit-fils d’Addie, lui est confié au plus fort de la crise entre les parents. Addie et Louis, qui ne se dévoilaient leurs âmes que la nuit, pour le bien-être de cet enfant, s’entraident désormais à passer le cap des jours. Aux conversations, dans le secret du lit, viennent s’adjoindre les parties de balles molles, les randonnées, les tournées en ville pour fleurir l’enfance meurtrie de Jamie de souvenirs agréables.

Il ne faut pas croire qu’une fois adultes des enfants tourmentés et gâtés auront la capacité de se réjouir des surprises heureuses de la vie à leurs parents. A peine arrivé en visite chez sa mère et mis au courant de cette romance, Gene lui pose un ultimatum : Addie ne verra plus Jamie, si elle persiste à fréquenter Louis. Il craint de perdre les bénéfices d’une moitié de son héritage, si jamais sa mère et Louis décidaient de se marier.

« Nos âmes la nuit » est une œuvre originale et intense. Une magnifique histoire d’amour aux faux airs de « Sur la route de Madison » (1992) de Robert James Waller, elle aussi portée à l’écran par deux grandes figures du cinéma, Clint Eastwood et Meryl Streep. Une grande sérénité s’en dégage, jusque dans le choix des mots (en anglais comme en français). Le lieu du déroulement de l’histoire est important. Le fait aussi que les personnages soient âgés, conscients de la valeur du temps et de la fragilité de l’instant.

Darline Alexis
Professeur

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